Et mon coeur fait boum·L'Art du Roman·Les classiques c'est fantastique

La Curée – Émile Zola

Dans le grand silence de l’ordre, dans la paix aplatie du nouveau règne montaient toutes sortes de rumeurs aimables, de promesses dorées et voluptueuses. Il semblait qu’on passât devant une de ces petites maisons dont les rideaux soigneusement tirés ne laissent voir que des ombres de femmes, et ou l’on entend l’or sonner sur le marbre des cheminées.

Si reprendre La Fortune des Rougon était de l’ordre de la relecture, ouvrir La Curée était pour moi une découverte et je referme ce livre incroyablement charnel où les passions et les pulsions nous sont relatées avec virtuosité et pudeur.

Le vice, venu de haut, coulait dans les ruisseaux, s’étalait dans les bassins, remontait dans les jets d’eau des jardins, pour retomber sur les toits, en pluie fine et pénétrante.

Mon amour pour Racine et mon admiration pour Phèdre ne sont certainement pas étrangers au fait que j’ai été littéralement passionnée par le texte de Zola. Comment ne pas penser à Phèdre et son amour incestueux pour Hyppolite ? Comment ne pas faire le lien avec cette passion qui la dévore et la ronge ? Les alexandrins de Racine trouvent ici une autre voix à travers les mots de Zola, qui distille la passion et ses tourments en les transmettant au compte-gouttes, faisant de son roman un texte profondément sensuel et envoûtant…

La race des Rougon s’affinait en lui, devenait délicate et vicieuse. Né d’une mère trop jeune, apportant un singulier mélange, heurté et comme disséminé, des appétits furieux de son père et des abandons, des mollesses de sa mère, il était un produit défectueux, où les défauts de parents se complétaient et s’empiraient.

Le lecteur se laisse prendre au piège des emportements de Renée qui meurt d’ennui et qui n’a d’amour que pour son beau-fils Maxime. (Comment d’ailleurs ne pas songer à Emma Bovary – autre héroïne qui m’est chère – en suivant la passion coupable de cette femme?) Zola ne la ménage pas une seule seconde, la malmenant jusqu’à l’épuisement. Tantôt touchante, tantôt ridicule dans son aveuglement, elle reste toutefois fidèle à ses sentiments quelles qu’en soient les conséquences.  Quant à Maxime, qu’elle introduira dans les hautes sphères des salons des grandes dames parisiennes, il incarne l’ambiguïté même. Souvent décrit comme une femme, il est un personnage dont l’identité sexuelle demeure trouble et obscure. Il grandit sous les yeux du lecteur en se révélant bien moins candide qu’il n’y paraît, laissant s’exprimer tout doucement le manipulateur en devenir qui sommeille en lui, l’influence de ce milieu féroce n’étant pas étrangère à cette métamorphose.

Elle croyait sentir la chaleur de tous ces pas d’hommes et de femmes monter du trottoir qui se refroidissait. Les hontes qui avaient traîné là, désirs d’une minute, offres faites à voix basse, noces d’une nuit payées à l’avance, s’évaporaient, flottaient en une buée lourde que roulaient les souffles matinaux. Penchée sur l’ombre, elle respira ce silence frissonnant, cette senteur d’alcôve, comme un encouragement qui lui venait d’en bas, comme une assurance de honte partagée et acceptée par une ville complice.

Enfin, au-delà de la pure narration, s’exprime pleinement le projet zolien. Le sang des Rougon avide de conquête et de gains trouve en Aristide Saccard (anciennement Rougon) un parfait représentant. Spéculateur peu scrupuleux, il devient l’emblème de l’argent facile, de l’argent sale dans un Paris de l’époque haussmannienne en pleine révolution architecturale. C’est d’ailleurs un Paris qui renaît que nous dépeint Zola, un Paris qui se modernise mais qui n’est pas sans laisser s’exprimer vices et perversions, rongeant tour à tour les personnages qui s’engouffrent dans leurs propres failles pour mieux se perdre.

Les femmes ont un sens très délicat pour deviner les hommes.

La force de Zola réside indéniablement dans le fait qu’une fois La Curée refermé, il semble difficile d’attendre très longtemps pour savourer Le Ventre de Paris.

(Chronique de 2011 rapatriée Au milieu des livres)

La chronique de Maghily.

La Curée – Émile Zola

Éditions Gallimard – Collection Folio


ISBN: 9782070411412

2e Tome des Rougon-Macquart


Les Classiques c’est fantastique.

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