L'Art du Roman·Les classiques c'est fantastique

La Conquête de Plassans – Émile Zola

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Les livres de Zola étaient à l’Index (liste de livres condamnés par l’Église). Ainsi, un livre comme La Conquête de Plassans dont le héros n’est autre qu’un abbé tout auréolé de mystère, n’en trouve que plus d’envergure…

Vois-tu, mon père avait raison de dire que la famille de ma mère, ces Rougon, ces Macquart, ne valaient pas la corde pour les pendre. J’ai de leur sang comme toi, ça ne peut pas te blesser que je dise cela.

Le rideau se lève. Pas de grandes scènes parisiennes cette fois-ci puisque Zola revient vers ses premières amours. Plassans, cœur du livre genèse des Rougon-Macquart  va devenir le théâtre de bien des maux. Côté jardin, les Rastoil, côté cour les Pequeur des Saulaies . La maison et le jardin  des Mouret feront office de scène.  Au fond du jardin, une petite serre. (Clin d’œil entendu au magnifique La Curée ?) Le décor est fixé. Scène d’exposition : les acteurs sont en place. Une maison pleine de vie : une mère aimante, Marthe, ses enfants dont Désirée, la petite dernière qui joue tranquillement à la poupée. Un autre acteur rejoint les comédiens : voilà Monsieur Mouret qui fait son apparition. Ordre et rigueur, il dirige sa famille  avec une poigne de fer et son autorité semble résister à toute épreuve. Mais comme un jeune premier à qui l’on ravirait déjà le premier rôle voilà qu’entre Faujas, annoncé par « un bruit dans le corridor ». Les trois coups ont été frappés. Les choses sérieuses peuvent commencer.

Ah ! misérable chair ! dit-il. Je comptais que vous seriez raisonnable, que jamais vous n’en viendriez à cette honte de dire tout haut ces ordures… Oui, c’est l’éternelle lutte du mal contre les volontés fortes. Vous êtes la tentation d’en bas, la lâcheté, la chute finale. Le prêtre n’a pas d’autre adversaire que vous, et l’on devrait vous chasser des églises, comme impures et maudites.

Faujas, l’homme d’Église dont tout le monde parle, l’homme qu’il faut connaître, introduire dans les salons, l’homme à fréquenter, l’homme à critiquer, l’homme dont il faut se méfier, l’homme à  plaindre, à craindre, à admirer. Ses facettes sont multiples et il semble parfait pour endosser tous ces rôles, au fil des jours.  Faujas, une survivance de Tartuffe, un imposteur discret mais omniprésent. Sombre et machiavélique en coulisse, simple et humble sous la lumière des projecteurs.

J’étais bien tranquille, vous vous souvenez, quand vous êtes venu. Je vivais dans mon coin, sans un désir, sans une curiosité. Et c’est vous qui m’avez réveillée avec des paroles qui me retournaient le cœur. C’est vous qui m’avez fait entrer dans une autre jeunesse… Ah ! vous ne savez pas quelles jouissances vous me donniez, dans les commencements ! C’était une chaleur en moi, douce, qui allait jusqu’au bout de mon être. J’entendais mon cœur. J’avais une espérance immense.

Mouret se perdra en voulant lutter contre ce talentueux Faujas. Du drame à la farce il n’y a d’ailleurs qu’un pas. Alors que Faujas brille dans ses rôles dramatiques et sérieux, Mouret n’est que le pantin de tristes et vulgaires comédies sans panache. Il en viendra à errer dans Plassans sous les railleries des habitants, tel un acteur hué par son public. Cette déchéance sera couronnée par une nouvelle invitée dans ce théâtre social : La folie.
D’ailleurs Zola est toujours là pour nous le rappeler lorsqu’il fait affirme que « La tête n’est pas plus solide chez les Rougon que chez les Macquart » et certains personnages ne sont pas sans nous dire que le spectre de Tante Dide plane au dessus de Plassans et que la folie qui la caractérise tant va bientôt s’exprimer pleinement à travers sa descendance.

Mais les fous lucides n’ont pas tous cette innocence. Il en est qui torturent leur famille par quelque vice caché, passé à l’état de manie: des misérables qui boivent, qui se livrent à des débauches secrètes, qui volent par besoin de voler, qui agonisent d’orgueil, de jalousie, d’ambition. Et ils ont l’hypocrisie de leur folie, à ce point qu’ils parviennent à se surveiller, à mener jusqu’au bout les projets les plus compliqués, à répondre raisonnablement, sans que personne puisse se douter de leurs lésions cérébrales; puis dès qu’ils rentrent dans l’intimité, dès qu’ils sont seuls avec leurs victimes, ils s’abandonnent à leurs conceptions délirantes, ils se changent en bourreaux… S’ils n’assassinent pas, ils tuent en détails.

Passées toutes les intrigues politiques et les luttes de pouvoir hypocrites, le dénouement tragique peut enfin se jouer… Le terrible masque de Faujas tombe. (Ce que l’Évèque Rousselot avait d’ailleurs anticipé.) Toute la lenteur de l’œuvre, qui je vous l’accorde peut lasser et nous égarer, n’a d’autre but que de servir une fin incroyablela folie atteint son paroxysme. Un feu d’artifice spectaculaire. Marthe, telle une grande tragédienne prononcera d’ailleurs un magnifique monologue avant de rendre l’âme et Mouret savourera sa vengeance, quel que soit le prix à payer. Quant à la « bonne société » de Plassans, elle assistera en bon public à cette chute magistrale, à peine surprise de la tournure des événements. 

Je ne puis lever les yeux, maintenant, sans apercevoir cette soutane… Il est comme les corbeaux, ce gaillard-là ; il a un oeil rond qui semble guetter et attendre quelque chose.

Quant à Zola, en bon romancier, et sans négliger toute la dramaturgie du roman, il choisira de refermer le rideau sur un homme en soutane (Figure du double de Faujas ? Survivance de l’abbé maléfique victorieux ?), Serge, le fils des Mouret, pour préparer le lecteur à pénétrer dans l’œuvre suivante, où le jeune abbé jouera alors à son tour, le premier rôle.

(Chronique de 2011 rapatriée Au milieu des livres)

La Conquête de Plassans – Émile Zola

4e tome des Rougon-Macquart

Éditions Gallimard – Collection Folio

ISBN:9782070383047

6.80€ / 480 pages

Les Classiques c’est fantastique.

 

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