Et mon coeur fait boum·L'Art du Roman·Les classiques c'est fantastique

La Faute de l’Abbé Mouret – Émile Zola

De vrais Rougon et de vrais Macquart, ces enfants-là ! La queue de la bande, la dégénérescence finale.

Serge est fraîchement sorti du séminaire et a pris Désirée sous son aile puisqu’ils sont orphelins depuis la mort de Marthe et François. Le voilà maintenant un jeune abbé de vingt-six ans qui officie dans un petit village de Provence. Les premiers chapitres dépeignent avec la rigueur naturaliste chaque rituel propre au quotidien du prêtre. Zola donne le ton et laisse place à son regard exhaustif sur l’univers clérical. Tout semble bien rôdé, calculé au moindre geste. Mais en à peine quelques lignes la passion dévorante fait déjà son œuvre.

Chaque geste de Serge est déjà lourd de sensualité et « transpire » l’érotisme. Pourtant, toute la première partie est construite de façon à mettre en valeur un homme droit, profondément animé par la passion de la religion. Les longs passages descriptifs – qui pourraient décourager plus d’un lecteur – servent le besoin de montrer à quel point Serge est un homme qui ne vit que pour son engagement envers Dieu. (Il était déjà présenté ainsi dans La Conquête de Plassans, devenant le protégé de Faujas, le faux dévot manipulateur.) Belle manière de faire exister un personnage à la piété exemplaire pour mieux détruire tout ce qui le constituait dans les premières pages du roman une fois la deuxième partie commencée… 

C’est le jardin qui avait voulu la faute.

Sans trahir un grand secret, Serge va bien évidemment céder au péché de chair. Il croisera le chemin de la jeune Albine, rencontre qui bouleversera sa vie et son rapport au monde. Dans un décor semblable au jardin d’Eden, la nature joue un rôle prépondérant dans l’éveil des sens: Albine et Serge sont les nouveaux Adam et Eve. C’est au cœur de ce havre de paix végétal que nos deux personnages vont se découvrir. L’univers naturel avait déjà été choisi par Zola dans La Curée, mais il prend une plus grande ampleur dans La Faute, passant de l’atmosphère sensuelle de la serre à l’explosion des sens dans ce jardin du Paradou. Portés par les parfums qui donnent le vertige, par les paysages envoûtants, par les sensations grisantes, Albine et Serge vont s’aimer et Serge va « devenir homme ». Il renaît dans ce jardin de toutes les tentations, fuyant les conventions morales qu’exige son statut de prêtre. Cette nouvelle liberté acquise par l’intermédiaire d’Albine l’anime et le « réveille » de l’anesthésie du séminaire et le rend bien plus humain que ce pantin d’église décrit par Zola dans les premiers chapitres. Mais conformément au récit biblique, nos deux amants ne seront pas épargnés et l’heure de la chute arrivera vite.

Tu avais raison, c’est la mort qui est ici, c’est la mort que je veux, la mort qui délivre, qui sauve de toutes les pourritures… Entends-tu ! je nie la vie, je la refuse, je crache sur elle. Tes fleurs puent, ton soleil aveugle, ton herbe donne la lèpre à qui s’y couche, ton jardin est un charnier où se décomposent les cadavres des choses. La terre sue l’abomination. Tu mens quand tu parles d’amour, de lumière, de vie bienheureuse au fond de ton palais de verdure. Il n’y a chez toi que des ténèbres. Tes arbres distillent un poison qui change les hommes en bêtes

Le diabolique Père Archangias (Ici, faisons parler l’onomastique, étant donné que les archanges sont dans la hiérarchie céleste, les seuls à pouvoir agir sans la permission divine, cela justifie aisément le caractère tyrannique du personnage…) fera tout ce qui est en son pouvoir pour que Serge retrouve la voie de la sagesse et revienne à « ses premières amours. » Une véritable lutte morale, un dilemme tragique entre le plaisir charnel et le devoir clérical. Mais tout l’acharnement à vouloir contenir cette passion dévorante sera vain puisqu’elle ne ressurgira que plus intensément et de manière ô combien dramatique…

Lorsque je me suis hasardé à lui parler d’Albine, il m’a répondu qu’il ne fallait pas empêcher les arbres de pousser à leur gré.

En définitive, une lecture qui m’a parfois semblé un peu longue et statique. Mais je pense qu’il faut impérativement dépasser la remarque facile du « il y a trop de descriptions, ça m’ennuie, on s’y perd, c’est inutile… » afin de mieux savourer toute l’intensité de l’oeuvre, qui prend toute son ampleur en fin de seconde partie. Un grand Zola. Indéniablement.

Je t’aime parce que tu es venue. Cela dit tout… Maintenant nous sommes ensemble, nous nous aimons. Il me semble que je ne vivrais plus, si je ne t’aimais pas. Tu es mon souffle. (…) On ne sait pas cela tout de suite. Ça pousse en vous avec votre cœur. Il faut grandir, il faut être fort… Tu te souviens comme nous nous aimions ! Mais nous ne le disions pas. On est enfant, on est bête. Puis, un beau jour, cela devient trop clair, cela vous échappe… Va, nous n’avons pas d’autre affaire; nous nous aimons parce que c’est notre vie de nous aimer.
 
(Chronique de 2011 rapatriée Au milieu des livres)
La Faute de l’Abbé Mouret – Émile Zola
 
5e tome des Rougon-Macquart
 
Éditions Gallimard – Collection Folio classiques
 
ISBN : 9782070338290
 
512 pages / 8.50 €

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s