L'Art du récit·Tribune artistique.

La Femme moderne selon Manet – Alain Le Ninèze

Les lignes que je trace à l’encre bleue dans ce cahier ne sont pas mes mémoires, ce sont celles de ma vie aux côtés de Manet.

Quoi de mieux qu’un journal intime pour se frayer un chemin dans le cercle si fantasmé des peintres du XIXe? Qui de plus proche que la jeune femme – modèle – préférée de Manet pour jouer les diaristes? C’est sous la plume fictive de Victorine Meurent – dont le nom est désormais quasiment tombé dans l’oubli (coucou Titiou Lecoq) – que se racontent les dessous d’une vie artistique bouillonnante dans le Paris des artistes.

Témoin des déconvenues et des désillusions du peintre qui peine à se faire accepter par la critique aux regards gênés et aux plumes incisives, Victorine devient une figure connue de l’entourage de Manet tant elle pose pour lui. Objet de désir, elle apprécie profondément l’artiste sans jamais céder aux avances de l’homme, réputé pour être volage. Une amitié très forte se tisse entre eux et leurs vies se voient ponctuées par leurs rendez-vous artistiques qui sont souvent l’objet de bien des moqueries et des quolibets.

Ce n’est pas indécent, c’est sale ! Oui, c’est sale ! […] C’étaient les rires qui dominaient, surtout ceux des hommes, de bons gros bourgeois qui se plantaient devant le tableau, les mains croisées sur leurs bedaines rebondies, examinant la toile avec des airs entendus.

Entre ces pages, Manet est rarement présenté comme le génie ou l’artiste illustre qu’il est désormais. Souvent décrié, rarement encensé, il est dépeint comme un homme à part, un provocateur sans réel talent, difficile à inscrire dans un courant, à intégrer dans un monde artistique qui ne mâche pas ses mots face à ses tableaux qui dérangent et brisent les codes picturaux. Si la majeure partie du texte nous plonge dans le scandale du tableau Olympia, il en dessine aussi les dessous, esquissant ce qui se dit et se joue dans les ateliers et dans les salons qui confrontent l’œuvre au public.

Alain Le Ninèze déploie habilement – sans prétention ni fioriture stylistiques – sa palette narrative en ne se contentant pas d’écrire « le roman d’un chef d’œuvre » comme le suggère le sous-titre. Il va bien plus loin – malgré la brièveté de son texte – en faisant le portrait d’une femme dans une époque qui l’empêche de s’épanouir pleinement. Les amoureux·ses du XIXe apprécieront assurément d’y croiser un Baudelaire vieillissant ou un jeune Zola aux ambitions littéraires encore discrètes. Sans nul doute, chacun sera sensible à cette figure féminine qu’est Victorine Meurent, véritable électron libre et discret dans ce monde très masculin, qui refusera la vie parfois étriquée et petite qu’on lui impose en prenant en main son destin avec une ténacité et une indépendance d’esprit qui impose l’admiration et le respect. Encore une sacrée culottée à ne pas oublier et une belle collection à explorer.

Prolongements et échos:

La femme moderne selon Manet – Alain Le Ninèze
Éditions Ateliers Henry Dougier – Collection Le roman d’un chef d’œuvre
12.90€ / 128 pages / 2021
L’art du récit / Art et littérature
 
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8 réflexions au sujet de « La Femme moderne selon Manet – Alain Le Ninèze »

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