L'Art du Roman

Juste avant l’Oubli – Alice Zeniter

Rendez-vous à Mirhalay

La vie sur Mirhalay manquait de poésie.

Alors qu’elle prépare une thèse sur feu Galwin Donnell – grand écrivain de polar qui fascine universitaires, lecteurs et lectrices – Émilie a la possibilité de s’installer le temps d’un été sur l’île où ce monstre sacré a vécu ses derniers mois avant de disparaître mystérieusement. C’est donc à Mirhalay qu’elle élira domicile le temps d’écrire et de participer à un colloque sur l’écrivain tant adulé. Franck, son compagnon infirmier la rejoint bon gré mal gré. Pour lui, l’occasion est peut-être la dernière pour sauver son couple qui vivote, faute d’envies et de projets communs.

Ne plus faire qu’un avec l’autre, c’est un mythe. L’amour ce n’est pas la fusion, la dissolution d’une âme dans une autre ou je ne sais quoi. C’est simplement un moyen de tromper nos solitudes. On demande à quelqu’un d’être le témoin de notre vie et on accepte en échange d’être le témoin de la sienne.

L’arrivée sur l’île est pleine de promesses et semble revigorer son cœur malmené. Alice est radieuse, toute passionnée qu’elle est par ses recherches et le lieu – aussi beau qu’étrange – invite au rapprochement. Mais les journées d’études commencent et signent l’arrivée d’une bande de lettré·es prêt·es à s’enivrer d’analyses et de conciliabules qui n’intéressent que quelques happy few dont Franck ne fait clairement pas partie. Discrètement, il s’éclipse et rencontre le seul habitant de Mirhalay, un vieux gardien un poil grognon dont la langue se délie quand l’alcool s’invite dans la conversation… L’occasion pour Franck d’en apprendre un peu plus sur ce Galwin Donnell, loin des cercles bavards des universitaires qu’il ne supporte plus…

Il ne restait aucune trace du bateau, rien que les vagues et les rochers, mais selon le gardien, c’était ce rien, justement, qu’il fallait contempler, ce potentiel qu’avait la mer à se refermer sur son histoire, à paraitre toujours neuve malgré ses millénaires d’accidents et de traumatismes.

À la rencontre d’une plume contemporaine.

Alice Zeniter manquait clairement à l’appel dans mes références littéraires contemporaines. Quelques avis enthousiastes qui se reconnaîtront m’ont convaincue de la découvrir enfin et il se trouve que ce titre a croisé mon chemin lors d’une échappée parisienne… Si les thèmes abordés semblent somme toute des plus classiques, force est de constater l’ingénieux travail autour de la forme accordée à ce roman. L’autrice crée un personnage d’écrivain mythique en allant jusqu’à imaginer des extraits de romans intégrés à chaque chapitre, nous conduisant même à aller vérifier si ce personnage existe au-delà de la fiction. ( Ma culture polar 0 / Ma curiosité 1).

Mais la gueule de bois était préférable à la tristesse. C’était une douleur qui passerait et dont on pouvait identifier et éradiquer les causes.

Ce romancier – d’ailleurs éternel absent du roman – cristallise également à lui seul toutes les tensions qui règnent dans ce récit à l’atmosphère pesante. Sur cette île, tout semble échapper à toutes et tous et le temps s’écoule au rythme du ressac et des secrets dévoilés. Franck, témoin privilégié de cette agitation passagère sur cette île définitivement morte, reconstituera, au fil des pages, un puzzle-enquête dont il ignore être la clé…

Le droit le plus absolu des autres est de ne jamais penser à nous.

La lecture fut loin d’être déplaisante et le final m’a vraiment beaucoup plu, mais je dois bien admettre que j’ai parfois regretté certaines longueurs bavardes faisant quelque peu piétiner l’intrigue et l’amputant de l’intérêt que je lui portais. L’approche est indéniablement originale, le ton caustique à souhait sait piquer à vif la curiosité mais les personnages demeurent un peu trop fades et vite esquissés à mon goût, à l’exception de Jock (le gardien) qui a nourri à lui seul mon envie de tourner les pages. Une chose est sûre, je n’en resterai pas là avec la plume d’Alice Zeniter. L’Art de perdre sera d’ailleurs un de mes prochains achats.

Tous leurs derniers instants avaient été une suite de séparations minuscules qu’ils avaient fait semblant de ne pas interpréter.

Récits insulaires au milieu des livres :

Juste avant l’oubli – Alice Zeniter
Éditions J’ai lu (En broché chez Flammarion.)
7.60€ / 288 pages /
2015
Prix Renaudot des lycéen·nes 2015
Roman / Littérature française / 23 en 2023? (2/23)
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9 réflexions au sujet de « Juste avant l’Oubli – Alice Zeniter »

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