BD de la semaine·Neuvième art

Sur un air de fado – Barral

Si le Docteur Fernando Pais mène une vie bien rangée sous la dictature portugaise d’un Salazar déclinant, il n’a pas toujours été dans le rang et son passé de militant en sommeil a tout d’un bagage qui n’attire pas la confiance de la police. Il a pourtant su se faire discret et a trouvé le moyen d’exercer la médecine sans trop faire de vagues. Un matin, en pleine tournée, il surprend un jeune enfant s’attaquer à un poste de police. Assimilé à un traître par l’intrépide révolté, il replonge dans les souvenirs d’un passé qui l’a vu être un autre homme. Plus vindicatif, plus à même de dire non, plus fougueux. Certes, son intérêt pour l’engagement politique avait pour premier motif celui de se rapprocher de celle qui allait devenir sa femme, néanmoins, de nombreuses questions le traversent et cette rencontre impromptue va le renvoyer à ce passé (pas si) révolu.

N’ayant jamais connu que la dictature, nous avons appris à nous contenter du bonheur que Salazar nous octroie.

De fil en aiguille, Fernando Pais retrouve les réflexes d’antan. Préférer la discrétion des messes basses, regarder régulièrement si l’on ne cherche pas à le suivre, laisser traîner ses oreilles curieuses et saisir les occasions de rencontrer celles et ceux qui œuvrent dans l’ombre et le secret. Une curiosité qui ne sera pas sans risques ni dommages collatéraux. Mais s’il y avait aussi là l’opportunité de s’emparer pour de bon d’une liberté trop longtemps étouffée?

Quelle lecture passionnante que cet album à l’ancrage historique évident. Nicolas Barral met en lumière une période de l’Histoire de l’Europe finalement peu présente dans la mémoire collective et redore par là même le blason de ce type de BD que j’ai souvent trouvé un poil daté dans la manière de rendre compte des grands événements politiques d’un pays. À travers un jeu de va et vient de facture assez classique entre le présent et le passé (alternance de planches aux ambiances colorées identifiables au premier coup d’œil) l’auteur parvient à mêler avec beaucoup de subtilité l’Histoire d’un pays à l’histoire intime d’un homme subissant les affres d’un régime totalitaire. Cette alliance et ces jeux d’échos entre les époques permet de mieux saisir les interrogations d’un protagoniste qui s’est éteint et s’est vu devenir – bon gré mal gré – plus docile avec le temps.

On ne peut pas faire grand chose contre l’aspiration égoïste au bonheur.

Le trait, là encore des plus classiques, mais assurément très efficace, vous plonge dans les rues de Lisbonne écrasées par la torpeur d’un soleil qui assomme. Les scènes nocturnes se révèlent quant à elles idéales pour dévoiler ce que l’on cherche à cacher par dessus tout et les ombres qui rôdent appellent à la méfiance. Nous nous retrouvons ainsi plongés dans un récit aux intrigues multiples et l’on se prend en pleine face toutes les tensions qui règnent entre les camps qui se scrutent dans l’espoir de voir tomber l’autre. Un album captivant et édifiant qui donne un rare éclairage sur cette époque bien sombre et qui revendique sur l’air lancinant et plaintif d’un fado de l’Alfama toute la force qu’il faut savoir trouver en soi pour arracher son bout d’inestimable liberté.

Prolongements et échos :

Sur un air de fado –  Barral
Éditions Dargaud
22,50 € / 160 pages / 2021

BD de la semaine / 9e Art / Tour d’Europe

22 réflexions au sujet de « Sur un air de fado – Barral »

  1. Je viens de le terminer, j’en ferais la présentation semaine prochaine. Ça m’a permis de découvrir, de manière très agréable, un pan de l’histoire du Portugal que je connaissais peu.

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