Challenge accepted !·Les classiques c'est fantastique

Nouvelles orientales – Marguerite Yourcenar

Tu m’as menti, Wang Fo, vieil imposteur: le monde n’est qu’un amas de taches confuses, jetées sur le vide par un peintre insensé, sans cesse effacées par nos larmes.

Tourner ces pages comme l’on vivrait les étapes d’un voyage. Y croiser un homme condamné, une femme sacrifiée, une autre qui refuse d’être reléguée à l’oubli. Trembler face à la cruauté de la déesse Kali tout en succombant à son aura dévastatrice, se sentir proche de ce Marko Kalievitch avant qu’il ne tire sa révérence. L’univers de Marguerite Yourcenar dans ses Nouvelles orientales est nourri de ce goût accru du folklore et se situe au croisement des genres: nouvelles, contes, fables, légendes. Qu’importe la dénomination, pourvu que cette petite musique de l’ailleurs nous parvienne…

Mais le bonheur est fragile,et quand les hommes ou les circonstances ne le détruisent pas, il est menacé par des fantômes.

Ses personnages – des divinités aux êtres humains – se voient tour à tour confrontés aux grands émois qui bouleversent nos existences: l’amour, la mort, le pouvoir et les liens qui se tissent entre les êtres sont des thématiques profondément ancrées au cœur de ses récits. La portée philosophique de ces histoires cimente chaque texte tout en cédant parfois à des considérations plus triviales. Au fil de ces pages, les âmes flottent, insaisissables, et invitent le temps d’un conte, à accorder un peu de notre attention aux légendes traditionnelles, ballades et récits ancestraux que la littérature exhume.  L’échappée est belle se prêtant magistralement à la lecture à voix haute.

Et cet homme raffiné put enfin goûter tout son saoul au luxe suprême qui consiste à se passer de tout.

Cette première immersion dans l’œuvre de Marguerite Yourcenar a quelque chose d’assez heureux. Elle sait de manière instantanée vous enrober d’une atmosphère que sa plume distille avec beaucoup de poésie. Qu’il s’agisse de relater la vie d’un prince flamboyant, d’un empereur déclinant ou de peintre sage, chaque nouvelle déploie délicatement toute l’ampleur du style assez grandiose de Yourcenar, alliant exigence et maîtrise implacable de la description ou de l’art du portrait. Si ce genre ne me laisse que très rarement des souvenirs impérissables, ces pages se révèlent une parfaite entrée en matière pour découvrir l’autrice avant de se plonger dans son œuvre romanesque réputée complexe. À nous deux Hadrien…

Mais ses lèvres n’ont jamais souri ; un chapelet d’ossements s’enroule autour de son cou mince, et, dans sa figure plus claire que le reste de son corps, ses vastes yeux sont purs et tristes. Le visage de Kali, éternellement mouillé de larmes, est pâle et couvert de rosée comme la face inquiète du matin.

Ma première chronique était consacrée à Marguerite Duras pour cette semaine Marguerite vs Marguerite et il m’aurait clairement semblé cruel de délaisser Marguerite Yourcenar. Voilà donc le billet qui rétablit l’équilibre, sur le fil.

Lundi, Fanny dressera la bilan des lectures de toute l’équipe des classiques. Le mois prochain, un siècle sera à l’honneur pour achever cette deuxième année en si belle compagnie… Et bientôt… Une troisième année pourra commencer…

Les classiques c’est fantastique [Saison 2]

Prolongement et écho :

  • Salammbô de Flaubert, pour celle et ceux qui affectionnent les échappées orientales.
Nouvelles orientales de Marguerite Yourcenar
Éditions Gallimard – Collection L’Imaginaire
8.20 € / 168 pages / 1938
Les classiques c’est fantastique ! / Marguerite vs Marguerite
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13 réflexions au sujet de « Nouvelles orientales – Marguerite Yourcenar »

  1. Ma rencontre avec elle grâce à Mémoires d’Hadrien a été un peu laborieuse surtout par la forme du récit d’un seul tenant et par l’écriture qui est d’une telle richesse et beauté qu’il me serait inconcevable de ne pas l’apprécier. Mais comme je le dis dans ma chronique l’antiquité, les stratèges et luttes de pouvoir ne sont pas ma tasse de thé mais j’ai trouvé certaines pensées, une philosophie jamais très loin intéressantes et même actuelles. Je ne regrette pas ma découverte (je connaissais déjà l’autre Marguerite) et j’aurai peut-être du choisir ces nouvelles pour une première approche qui semblent elles aussi aborder des thèmes similaires 🙂

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  2. Holalala que tu donnes envie avec cette chronique ! 🙂
    (sauf avec la référence finale à Flaubert, j’avoue :D)

    Ça a l’air d’être une parfaite lecture à picorer.

    Hâte de voir ce que nous réserve la saison 3 : mais avant cela, il faut que je me décide sur mon siècle 😀

    Aimé par 2 personnes

  3. Comme Maghily, la proposition de prolongation m’a un peu refroidie après ta chronique très enthousiasmante et appétissante ! Je ne suis pas forcément fan des nouvelles, mais ça peut être un premier pas moins impressionnant que ses romans et d’une qualité tout aussi remarquable en prime.

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