Bijoux indiscrets·L'Art du récit

Thérèse et Isabelle – Violette Leduc

Quand on aime on est toujours sur le quai d’une gare.

Alors qu’elle est encore une lycéenne, la narratrice – Thérèse – fait la rencontre d’une jeune femme. Internes, elles vont progressivement se rapprocher et vivre une histoire passionnée durant laquelle le corps de l’autre sera l’objet d’un puissant désir et la raison même d’uncéveil à la sexualité. Dans ce jeu-là, Thérèse est novice et se laisse guider par l’expérience de sa camarade qui l’initie aux plaisirs des corps qui se trouvent.

Isabelle est au fil des retrouvailles nocturnes un guide, l’instigatrice et l’initiatrice d’un cheminement des lèvres et des mains sur le corps de l’autre. Au-delà des nuits qui baignent dans une tension d’une sensualité intense, Thérèse voit son désir se muer en un amour puissant et inconditionnel. Cette histoire peu conventionnelle pour l’époque la révèle à elle-même, elle qui peine à comprendre ce qui peut la rendre désirable aux yeux d’Isabelle.

Isabelle me tira en arrière, elle me coucha en travers de l’édredon, elle me souleva, elle me garda dans ses bras : elle me sortait d’un monde où je n’avais pas vécu pour me lancer dans un monde où je ne vivais pas encore ; les lèvres entrouvrirent les miennes, mouillèrent mes dents que je serrais. La langue trop charnue m’effraya ; le sexe étrange n’entra pas.

Telle une expédition cartographiée où chaque partie du corps s’explore, les mots de Violette Leduc ne s’encombrent pas de non-dits ou de sous-entendus. La valse érotique de ces deux jeunes filles est l’occasion d’affirmer avec force et conviction toute la beauté d’une relation charnelle retranscrite par une plume qui s’empare de ce souffle chaud qui enrobe les corps de ces femmes… Point d’éloge de la luxure ou de goût prononcé pour l’obscène. Ce sont avant tout des lignes qui tentent de dire l‘envie, l’attirance profonde et l’emprise… La question de l’amour et du désir lesbien teinte de scandale un texte de cet acabit mais il sait imposer avec une infinie délicatesse cette art subtil de raconter les corps et les cœurs en pleine effervescence.

Isabelle arrivait du pays des météores, des bouleversements, des sinistres, des ravages. Elle me lançait un mot libéré, un programme, elle m’apportait le souffle de la mer du Nord. J’ai eu la force de me taire et celle de me rengorger. […] Ses lèvres cherchaient des Thérèse dans mes cheveux, dans mon cou, dans les plis de mon tablier, entre mes doigts, sur mon épaule. Que ne puis-je me reproduire mille fois et lui donner mille Thérèse… Je ne suis que moi-même. C’est trop peu. Je ne suis pas une forêt. Un brin d’herbe dans mes cheveux, un confetti dans les plis de mon tablier, une coccinelle entre mes doigts, un duvet dans mon cou, une cicatrice à la joue m’étofferaient. Pourquoi ne suis-je pas la chevelure du saule pour sa main qui caresse mes cheveux ?

Ce texte censuré pour son contenu et son sujet était une transition parfaite entre le thème de nos gros·ses dégueulasses du mois de janvier et notre rendez-vous érotique de février autour des bijoux indiscrets. Vivement conseillé par Diglee dans une de ses vidéos (une fois de plus d’excellent conseil), cette lecture était l’occasion pour moi de découvrir cette autrice qui fit partie de l’entourage de Simone de Beauvoir. Cette dernière avait d’ailleurs émis de vives réserves sur la publication d’un tel texte, le jugeant trop cru.

C’est donc mon premier titre pour cette semaine classique! (Et sûrement le dernier au regard de mes jours pressés.) Voyons les chroniques des participant·es :

Fanny / Lolo / Natiora / Mag / Katell

Thérèse et Isabelle – Violette Leduc
Édition Folio
6,50 € / 115 pages / 1966 (version censuré) et 2000 (non-censurée)
Littérature érotique / Amours féminines / Bijoux indiscrets

11 réflexions au sujet de « Thérèse et Isabelle – Violette Leduc »

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