Et mon coeur fait boum·L'Art du Roman·Les classiques c'est fantastique·Lire l'ailleurs.

Les Raisins de la colère – John Steinbeck

L’aube se leva, mais non le jour. Dans le ciel gris, un soleil rouge apparut, un disque rouge et flou qui donnait une lueur faible de crépuscule ; et à mesure que le jour avançait, le crépuscule redevenait ténèbres et le vent hurlait et gémissait sur le maïs couché.

Alors qu’il sort de prison, Tom Joad n’a d’autre projet que de rendre visite à sa famille. L’heure des retrouvailles a sonné pour les Joad mais aurait pu ne jamais avoir lieu. Le retour du fils tant aimé va de pair, comme un (mal)heureux hasard avec un grand projet de départ. Parce qu’ici, la poussière et la sécheresse ont envahi les terres, parce qu’ici, la vie ne semble plus supportable. Et puis leur là-bas se veut plein de promesses. Leur là-bas a le goût de la chair fruitée et du soleil. Leur là-bas est un Eldorado, une certitude de mieux. Dans ces conditions, pourquoi rester quand tout semble meilleur, ailleurs?

Au diable toutes ces conneries! Y a pas de péché, y a pas de vertu . Y a que ce que les gens font. Tout ça fait partie d’un tout .

Odyssée du désenchantement et de l’espoir étouffé, Les Raisins de la colère est un chef d’œuvre du déracinement. Au fil des pages, l’errance s’écrit sur les corps et les visages et le bonheur tient à ce morceau de viande qui pourra être posé sur la table en attendant – quand ils daignent faire partie du jeu – les lendemains de travail qui assomment, annihilent, vous dérobent votre dignité et votre force. Dans ce monde cloisonné, pétri de croyances et de traditions, les femmes attendent le retour des hommes et les hommes portent sur leurs épaules la survie de la famille.

Ses yeux noisette semblaient avoir connu toutes les tragédies possibles et avoir gravi, comme autant de marches, la peine et la souffrance jusqu’aux régions élevées du calme et de la compréhension surhumaine.

La misère et leur petit espoir au fond de la poche, ils suivent une route tortueuse sur laquelle nous pourrions voir surgir Lenny et George du si beau Des Souris et des Hommes. Chaque kilomètre parcouru a le goût du déchirement. Chaque personnage est un petit grain de raisin que l’on arracherait à une grappe. Trop mûr, trop sec, trop vert, mais qui n’aura assurément jamais le goût doux et sucré des grandes réussites.

J’ai connu des types qui faisaient des drôles de trucs tout en conduisant. J’en ai connu un qui fabriquait de la poésie. Ça l’aidait à passer le temps.

Sans hésiter, je cède à l’injonction facile du « Il faut lire ce livre ». Pour la plume de Steinbeck, riche d’une poésie contemplative, pour cette construction narrative impeccable qui dit tellement bien cette fuite’ en avant, pour la puissance des symboles convoqués par l’auteur et ce jusqu’au point final, pour cette langue multiple et tourbillonnante, pour ses petits aphorismes qui se glissent l’air de rien entre les lèvres fatiguées des personnages à court d’espoir.

Et puis, il faut lire ce roman pour Man’ et son abnégation sans faille dont l’aura cimente tant bien que mal toute la famille Joad, pour Casy et ses combats, pour John, rongé par la culpabilité et ses fantômes à noyer. Pour comprendre ce drame des années 30 à travers un récit d’une acuité incroyable sur un système économique qui court à sa perte. Pour les errances de cette famille que l’on suit avec ferveur, colère et impuissance. Pour tout ce qu’il dit des « petits » et de leurs révoltes impossibles, de leur humanité qu’on brise, pour ce portrait d’une Amérique désabusée qui nourrit les espoirs naïfs tenaces pour n’être finalement qu’infinies désillusions.

Une lecture que je partage avec mes chères Fanny, Lili et Natiora. Et lire ensemble ce fabuleux roman a rendu cette parenthèse américaine encore plus enthousiasmante.

Les chroniques de Fanny / Lili / Natiora / George / Lolo / Mag / Céline / Madame Lit / Héliéna / Une Comète / Ourse bibliophile / Alice / Pati / Katell / Un livre un thé / Mumu dans le bocage

Steinbeck au milieu des livres:

Échos et prolongements littéraires :

  • Germinal – Émile Zola
  • La Terre – Émile Zola
  • Jours de sable – Aimée de Jongh [BD]

Les classiques c’est fantastique [Saison 2]

Les Raisins de la colère de John Steinbeck (The Grapes of Wrath) 
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Maurice-Edgar Coindreau et Marcel Duhamel
Adapté au cinéma par John Ford
en 1940
Éditions Gallimard, dans la collection Folio classique
 10,30 € /  640 pages / 1939
Les classiques c’est fantastique! / Littérature américaine 

Cette lecture signe ma deuxième participation au challenge « Mon pavé de l’été » sur le blog Sur mes Brizées.

36 réflexions au sujet de « Les Raisins de la colère – John Steinbeck »

    1. Je me suis endormie trois fois devant de film… (Bon ok, sous antiobio et sirop qui endort en trois minutes chrono.)
      Shame on me !
      (Plus sérieusement, je trouve l’adaptation un poil trop datée pour mes débuts de soirée.)

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  1. Décidément, Steinbeck a eu le vent en poupe ce mois-ci. Des souris et des hommes a été ma première lecture de lui, mais clairement pas la dernière et tu me donnes très envie de continuer avec Les raisins de la colère (je n’ai pas encore lu les chroniques des autres, mais je sens que le message « il faut lire ce livre » va bien me rentrer dans la tête ! ^^)

    Aimé par 1 personne

    1. Je crois que cet enthousiasme est proportionnel au talent de cet écrivain. J’ai aussi commencé avec Des Souris et des Hommes et j’aime encore beaucoup de ses livres à découvrir.
      (Et tu as bien saisi le message !)

      Aimé par 1 personne

      1. J’adore cette sensation, alors que tu n’as lu qu’un petit bouquin, où tu sens que l’auteur en question va te faire traverser des trucs incroyables et qu’il va très probablement rentrer dans ton petit panthéon personnel. C’est tellement enthousiasmant !

        Aimé par 2 personnes

  2. J’acquiesce à ton injonction ! : c’est un roman que je me promets de relire depuis longtemps… je me souviens avoir été frappée par cette lecture, mais n’ai gardé aucun souvenir de l’intrigue ! J’ai relu « A l’Est d’Eden » l’an dernier avec un plaisir immense, je ne doute pas que mes retrouvailles avec ce titre m’en procurera autant..

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  3. Ouah, tu t’es attelée à une sacrée lecture, bravo : de mon côté je n’ai vu que le film. Désolée pour mon retard, j’ai eu une 2e (et dernière) semaine de vacances compliquée… Voici L’étranger de Jacques Ferrandez d’après l’œuvre d’Albert Camus sur https://pativore.wordpress.com/2021/08/30/letranger-de-jacques-ferrandez-dapres-loeuvre-dalbert-camus/ et je fais mon possible pour demain ! Bonne continuation 🙂

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  4. J’avais adoré ce roman et tu me donnes très envie de le relire, et je pense que je me reprendrais encore une grande claque. Et je suis ravie de le voir si présent ce mois-ci. Love Steinbeck ! D’ailleurs je tilte seulement maintenant que j’ai l’adaptation BD Des souris et des hommes et que j’aurais pu le lire pour l’occasion, heum heum…!

    Aimé par 1 personne

  5. Pour ma part, j’avais trouvé « En un combat douteux » encore plus « fort » que « Les raisins de la colère » lorsque je l’avais découvert. eDes souris et des hmmese, je le classerais plutôt dans les « rendez-vous ratés » avec moi (parce que lu en « obligatoire » au collège, je pense!).
    (s) ta d loi du cine, « squatter » chez dasola

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