Et mon coeur fait boum·L'Art du Roman·Lire l'ailleurs.

Le Diable, tout le temps – Donald Ray Pollock

Quand du whisky ne lui coulait pas dans les veines, Willard se rendait à la clairière matin et soir pour parler à Dieu. Arvin ne savait pas ce qui était le pire, la boisson ou la prière.

Près de la vieille ferme, un bois. L’endroit parfait pour Willard Russell qui fait de ce lieu un sanctuaire à ciel ouvert. Près d’un tronc à prière, il dépose avec une abnégation quotidienne des carcasses gorgées de sang sur cet autel sacrificiel de fortune. Il entraîne son fils Arvin dans cette routine sanglante. L’injonction est toujours la même. Prier. Prier pour sauver celle qui meurt dans la petite chambre au fond du couloir. Prier pour oublier la vie crasse, la vie de rien. Si le portrait de ce duo père-fils étonne, vous n’êtes pas au bout de vos surprises. Attendez donc de monter à bord de la sale bagnole de Carl et Sandy, ne soyez pas trop impatient·es de croiser la route du pasteur Teagardin qui glisse ses mains sur les corps de ses jeunes ouailles avec toute la dévotion qui le caractérise, évitez de passer trop de temps auprès de Roy et Théodore. Et ne dites pas que l’on ne vous avait pas prévenu·es. Parce qu’une fois les premières pages tournées, vous serez les témoins désarmés de leurs frasques et de leurs vices, avec l’absolue et immédiate conviction que rien ne vous sera épargné. Au diable l’innocence quand Pollock s’empare de l’abject au service du romanesque.

Il semblait que toute sa vie, tout ce qu’il avait vu, ou dit, ou fait, menait à cet instant : seul, enfin, avec les fantômes de son enfance.

Âpre, cruel, malsain : la Diabolique Trinité. Pollock nous livre ici le portrait d’une Amérique qui laisse peu d’espoir sur la nature humaine, chaque personnage semble né pour se complaire dans un mélange de fange et d’eau croupie. Hommes et femmes baignent dans leurs vices et si peu de choses méritent ici d’être sauvées sur ces terres où la part d’humanité qui sommeille en vous se voit vite étouffée. Nul besoin de croire en un Christ rédempteur : si tous convoquent Dieu, rares sont celles et ceux qui méritent son pardon ou son salut. Dans ces pages, le Diable est roi. Il tire les ficelles de pantins abimés qui passent leur temps à fuir, tantôt bourreaux, tantôt proie. On trempe ici dans l’alcool, le foutre et le sang et l’on fait de ses errances un prétexte pour goûter au pire.

Après tout, quel genre de femme fallait-il être pour épouser un homme pareil ?

Je découvre avec beaucoup d’intérêt cette littérature américaine que j’observais de manière lointaine sans jamais vraiment sauter le pas. La belle erreur tant elle ne cesse de me surprendre et de m’entraîner vers des pages troublantes. On ne pourra nier que ce titre va comme un gant à ce roman sordide. L’imaginaire de Pollock laisse à croire qu’il trempe sa plume dans une encre sombre où la noirceur fait loi. Un auteur sacrément dérangé pour un texte foutrement dérangeant. Une narration habile, rondement menée, vous tenant magistralement en haleine, vous faisant naviguer d’une vie à l’autre avec la folle envie de savoir comment tout ce petit monde finira par atteindre lentement le point final. Des vies chaotiques qui vous chahutent le temps d’une lecture incontestablement marquante.

C’est difficile de bien agir, dit-il, on dirait que le diable n’abandonne jamais.

Le Diable tout le temps de Donald Ray Pollock
Traduit de l’américain par Christophe Mercier
Éditions Le livre de poche/ Initialement paru chez Albin Michel
8.70 € / 408 pages / 2014
Lire l’ailleurs / Littérature américaine / En sortir 21 en 2021 (3/21)
Prix Mystère du Meilleur Roman étranger / Prix de la littérature policière du Festival America
Livre adapté en film pour Netflix.

16 réflexions au sujet de « Le Diable, tout le temps – Donald Ray Pollock »

  1. Tu en parles très bien et je suis ravie de lire que tu as aimé aussi. J’ai acheté son roman suivant à sa sortie et je ne l’ai toujours pas lu. Ton billet me donne envie de renouer avec son écriture et son univers.

    Aimé par 1 personne

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