Les classiques c'est fantastique·Prix littéraires

L’Amant – Marguerite Duras

Très vite dans ma vie il a été trop tard.

Elle a quinze ans. Il en a quasiment le double. Tout les oppose. De leurs origines à leurs situations respectives. Dès lors, l’histoire sulfureuse est scellée. Reste à la plume de Duras de raconter l’intensité de cette passion-là. Derrière la porte de la garçonnière, un corps vierge rencontre un corps d’homme. Deux peaux s’explorent et semblent se redécouvrir à chaque rendez-vous clandestin. Il est l’homme de Cholen et le restera d’ailleurs pour toujours.

Elle ne le regarde pas au visage. Elle ne le regarde pas. Elle le touche. Elle touche la douceur du sexe, de la peau, elle caresse la couleur dorée, l’inconnue nouveauté. Il gémit, il pleure. Il est dans un amour abominable.

Le récit de Duras se moque des constructions linéaires, il s’écrit comme une pensée qui divague, comme des souvenirs qui surgissent et qui s’entremêlent.  Le lecteur est ainsi le témoin d’une passion, de la découverte du corps désiré, d’un amour puissant de la liberté et de la jouissance à tout prix. Mais au milieu de ces séquences d’abandon, la mémoire révèle, aussi, cette famille destructrice pleine de failles et de fausses promesses. Dès lors, le ton change. Et le grave se fraie un chemin dans les souvenirs. Et, comme des compagnes de route, la mort et la violence s’invitent aussi dans la valse mémorielle.

Les baisers sur le corps font pleurer. On dirait qu’ils consolent. Dans la famille, je ne pleure pas. Ce jour-là dans cette chambre les larmes consolent du passé et de l’avenir aussi.

Ce titre, je l’avais lu il y a une quinzaine d’années et il ne m’avait laissé qu’un souvenir vague et un goût d’ennui tant j’abhorre toute la littérature plus ou moins liée au Nouveau Roman. Et puis, de hasards en conversations, j’ai eu envie de redonner sa chance à une plume qui m’intrigue. J’ai finalement dévoré ce texte en une soirée, texte qui certes, relate une histoire d’amour passionnée interdite, mais qui nous plonge aussi dans une histoire familiale complexe, pleine de fantômes et de silence, de cruauté et d’absence.

La passion reste en suspens dans le monde, prête à traverser les gens qui veulent bien se laisser traverser par elle.

Duras, décriée. Duras, détestée. Duras et sa plume qui peut dérouter ou rendre perplexe quand elle ne vous cloue pas au sol en quelques mots. Cette ambivalence a le don d’entretenir l’aura de cette autrice qui s’empare du je ou s’en démarque pour un elle faussement détaché. Qu’importe finalement puisque c’est toujours Duras qui se raconte, quel que soit le pronom qui soutient chaque souvenir consigné.

Elle lui dit : je préfèrerais que vous ne m’aimiez pas. Même si vous m’aimez je voudrais que vous fassiez comme d’habitude avec les femmes. Il la regarde comme épouvanté, il demande : c’est ce que vous voulez ? Elle dit que oui. Il a commencé à souffrir là, dans la chambre, pour la première fois, il ne ment plus sur ce point. Il lui dit que déjà il sait qu’elle ne l’aimera jamais. Elle le laisse dire. D’abord elle dit qu’elle ne sait pas. Puis elle le laisse dire.

Je suis étonnée de ce que cette deuxième lecture a provoqué en moi, finalement touchée par ce récit dérangeant et empreint de bien plus d’émotions qu’il ne le laisse lire…  Et me surprendre à éprouver désormais l’envie de retrouver son phrasé, sa cadence bancale, sa syntaxe inhabituelle. Chez Duras, l’urgence de dire prime et se ressent. Viscéralement. Et chez moi, l’urgence de la relire. Rapidement.

L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai il n’y avait personne.

Dernière chronique ici pour cette semaine classique consacrée aux histoires d’amour. Fanny, Natiora et Alice sont encore et toujours de la partie.

Le mois de mars nous attend avec défi de taille puisqu’il s’agira de nous frotter à ces classiques qui nous rebutent. Auteur·ices qui nous laissent de marbre, courant littéraire détesté, œuvre hermétique ou maintes fois abandonnée. Et si nous tentions de dépasser nos appréhensions en leur offrant une chance d’être lus/relus… La thématique est vaste et la sélection à venir m’intéresse particulièrement… Rendez-vous à compter du 29 mars.

Pour faire écho à ce texte: Lolita de Nabokov

Les classiques c’est fantastique !
L’Amant de Marguerite Duras
Les Éditions de Minuit
10 € / 137 pages / 1984
Prix Goncourt 1984 / Prix Ritz-Paris-Hemingway 1986
Dire l’amour / Les classiques c’est fantastique !

33 réflexions au sujet de « L’Amant – Marguerite Duras »

  1. ( Une de tes étiquettes m’a fait beaucoup rire… 😁)

    Duras…on l’aime ou on la déteste. Je l’ai relu il y a 2 ans, et de nouveau j’avais été charmée. Certaines phrases m’ont, comme tu dis, clouée au sol.
    Par contre, j’étais morte d’ennui à la lecture de « Le ravissement de Lol V. Stein. Une relecture pourrait s’imposer afin de revoir mon avis sur lui.

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  2. Je l’ai lu en 2015 à une époque où je n’étais pas très disponible et j’avais trouvé cela brouillon et j’avais été déçue mais je pense que je devrais le relire, maintenant et peut-être que je serai plus sensible à son écriture et à ce qu’elle peut dégager…… 🙂 J’avais beaucoup aimé d’elle Un barrage contre le Pacifique qui retrace plus l’histoire de sa mère et sa relation avec ses deux frères 🙂

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  3. Je vénère ce livre : je l’ai lu plusieurs fois et je suis à chaque fois émue par cette relation étrange entre la jeune fille et son amant. C’est comme cela, je ne me l’explique pas.

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  4. J’avais suivi un cours sur le Nouveau Roman à la fac et j’avoue avoir détesté ce genre. J’y avais découvert Duras, bien sûr, mais commet toi, la lecture de cette auteure m’avait ennuyée. Peut être devrais je prendre exemple sur toi et relire ce roman pour voir mon ressenti d’aujourd’hui.

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  5. Je n’ai lu qu’un seul roman en sachant que c’était dans le courant Nouveau roman, « La modification » de Michel Butor. C’était particulier mais pas inintéressant. Je ne savais pas que Duras en faisait partie. J’ai seulement lu d’elle (et chroniqué) « Un barrage contre le Pacifique » et je ne m’attendais pas à aimer autant. J’ai adoré cette lecture, qui, quand je lis la définition du Nouveau Roman, ne semble pas s’inscrire dans le courant, mais comme je suis loin d’être une spécialiste ^^
    J’avais prévu de la relire, mais tu sais comment c’est… nos listes d’envies sont longues et les journées trop courtes. « L’amant » me semble être un bon choix, ce que tu en dis et tes extraits choisis m’incitent à aller plus loin.
    Pour le mois prochain je pense que je ne participerai qu’avec une lecture, je ne suis pas motivée pour me faire du mal plus que de raison 😉

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    1. Sa place dans ce courant est discutée à vrai dire. De ce que j’ai lu d’elle – à savoir L’Amant – je trouve que ses écrits et sont tout de même loin d’un Claude Simon ou d’un Robbe-Grillet. Et heureusement! Pour le mois prochain, j’ai au moins un titre sur ma Pal. Et un 2e à l’étude. L’idée est aussi de casser mes préjugés sur certains auteurs. Nous verrons bien !

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  6. Ha tiens, j’ai réécouté cette semaine l’épisode du podcast Le Bookclub avec Maïa Mazaurette qui présentait ce roman (j’ai bien aimé l’analyse qu’elle en faisait) et j’ai emprunté la version BD de ce roman (pas encore lue).

    J’ai lu l’Amant il y a bien longtemps, j’en garde le souvenir d’une lecture plaisante mais qui ne m’avait pas non plus profondément marquée. Tu me donnes envie de lire d’autres œuvres de l’autrice.

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  7. Je l’ai lu en début d’année, et comme toi j’ai adoré. J’ai été surprise de trouver l’histoire d’amour peu présente, presque comme un prétexte pour parler du reste. Et comme toi, je voudrais relire rapidement Duras.

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  8. A chaque fois que j’ai ouvert un Duras il m’est tombé des mains… mais ça fait un moment, je retenterais à l’occasion, tiens. Tu cites Lolita, j’aimerais le relire aussi, il m’avait sacrément marqué à sa lecture, et questionnée aussi !

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