Et mon coeur fait boum·L'Art du Roman·Lire l'ailleurs.

L’Obscure Clarté de l’air – David Vann

Ô toi la Sombre, dit Médée à l’eau. Fais que tout ce qui lie puisse tomber enfin. Que tout ce qui est connu devienne confus. Que tout ce que nous sommes meure. Fais que je devienne la plus haïe des femmes, et la plus authentique.

Lorsque l’on tourne les premières pages de ce roman, Médée baigne déjà dans le sang. Debout au milieu des entrailles de son frère qu’elle vient d’égorger sur l’Argo, auprès de son amant Jason, elle jette à un rythme régulier le corps morcelé de celui qu’elle vient de sacrifier. Son père dévasté mais galvanisé par la rage et la douleur est à sa poursuite et c’est le cruel stratagème qu’elle a mis en place pour le ralentir et gagner du temps dans cette folle échappée.

Elle détruirait tout. Et elle se demande pourquoi il en est ainsi. La rage, mais d’autres éprouvent aussi de la rage. La différence chez elle, c’est que rien ne la retient. Elle accomplira ce qui est monstrueux, car le monstrueux n’est que l’absence de mensonge, le grand mensonge de ce que nous sommes les uns pour les autres, mari et femme, père et fille, frère et sœur, roi et sujet. En l’absence de mensonge, une liberté immense, n’importe quelle action possible.

Femme forte et révoltée, Médée n’a de cesse de s’affirmer face aux hommes. Défiant son père en criminelle fratricide, inspirant la crainte des Argonautes qui voient en ses fureurs poindre leur funeste destin, inflexible face à l’homme qu’elle aime: Médée est un roseau qui ne rompt pas face à la toute puissance masculine et elle nourrit sa force de sa folie sans limite, suivant vaille que vaille ce que lui dictent sa noirceur et sa colère.

Elle ignore comment le ramener à elle. Elle a le sentiment que c’est elle qui disparaît, qui perd en poids et en substance, effacée, suspendue dans l’air afin d’éprouver la perte et rien d’autre, un vide étrange qui n’est plus douloureux mais simplement indéniable.

C’est une relecture délicieusement moderne du mythe de Médée que signe David Vann et qui vient s’ajouter à une littérature très riche autour de cette incarnation de la transgression absolue. Femme pécheresse par excellence, elle n’en demeure pas moins une figure féminine incandescente, en quête d’un absolu qui fait d’elle une des plus grandes héroïnes tragique qui soit.

Même l’or peut brûler.

Sans occulter son goût du sang et ses excès impardonnables, David Vann fait d’elle une femme en colère au destin incroyable dans une odyssée maritime passionnante et passionnée. Préparez-vous à être projetés sur le pont qui tangue, pris au piège entre les vagues, le soleil écrasant et les odeurs de chairs en sueur ou en putréfaction.

La peur est faite d’attente.

Être de fuite, femme meurtrie par l’abandon, sa seule arme sera sa main vengeresse. Tranchante. Parce qu’au bout du voyage, nous savons combien les envies et espoirs qu’elle projette en Jason auront le goût du désenchantement et de la désillusion. David Vann apporte ainsi à ce récit ce qui manque à la si belle et fascinante Médée d’Anouilh: du temps, des pages pour étoffer ce que la pièce effleure, esquisse – déjà brillamment – semant si vite en nous, l’envie furieuse de découvrir encore et toujours les textes qui dessinent les contours impalpables de l’aura ténébreuse de la terrifiante Médée.

Quelle que soit la forme, quel que soit le moment, nous tombons tous dans les pièges que nous avons nous-mêmes tendus, puis oubliés.

  • La chronique Roman vs BD de Sukkwan Island au milieu des livres.
  • Mes chroniques liées au mythe de Médée :

    • Médée de Jean Anouilh (que j’aime d’amour.)
    • Le tome 1 de la série BD de Nancy Pena et Blandine Le Callet.
    • Le tome 2 de la série BD de Nancy Pena et Blandine Le Callet.
    • Le tome 3 de la série BD de Nancy Pena et Blandine Le Callet.
    • Le tome 4 de la série BD de Nancy Pena et Blandine Le Callet.
    • Médée d’Euripide.
    • Médée de Sénèque.
    • Médée de Corneille.
    • Médée Kali de Laurent Gaudé.
    • Médée de Max Rouquette.
    • Médée la magicienne de Valérie Sigward
    • Médée de Christa Wolf
    • Beloved de Toni Morrison.
    • L’Obscure Clarté de l’air de David Vann
L’Obscure Clarté de l’air de David Vann (Titre original : Bright Air Black)
Traduit de l’américain par Laura Derajinski
Couverture illustrée
par Sam Ward
Éditions Gallmeister, dans la collection Totem
8,80 € / 240 pages / 2019

Lire l’ailleurs / Médée au fil des siècles

11 réflexions au sujet de « L’Obscure Clarté de l’air – David Vann »

  1. Je ne suis pas sure d’être vraiment tentée par le sujet, mais j’ai récemment relu David Vann, chose que je n’avais pas faite depuis ma lecture, il y a 10 ans, de Sukkwan Island, avec Désolations, que j’ai beaucoup aimé.

    Aimé par 1 personne

    1. J’avoue que le personnage de Médée me fascine alors j’étais le public cible pour un tel roman… C’est mon deuxième David Vann après Sukkwan Island que j’avais aimé. Je pense en lire d’autres d’ici peu.

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