Et mon coeur fait boum·Je lis des albums·Que jeunesse se fasse...

On l’a à peine remarqué – Frédéric Maupomé & Stéphane Sénégas

Au début, c’était juste un trait.

On l’a à peine remarqué.

C’est d’abord une petite trace de rien, fondation invisible de ce qui pourrait pourtant s’imposer à nos yeux. Alors on la tolère naïvement, on fait presque comme si elle n’existait pas, on joue même un peu avec cette curieuse invitée. Et pourtant, ce qu’on remarque à peine a quelque chose de l’ordre du déjà trop. D’autant que cette démarcation semble avoir la folie des grandeurs puisqu’elle vient fendre la Terre et diviser le Ciel sans autre forme de procès. Certes, il est ici question de découper la marelle – ce jeu d’enfants – et vu sous cet angle personne ne viendrait prendre les choses au sérieux, personne n’oserait s’inquiéter de ce qui se trame. Mais tout va très vite, comme pour les projets qui ne disent rien qui vaille. La trace devient ligne, la ligne devient brique, la brique devient mur. Scindée, la cour de récré, coupé net, l’espace de vivre ensemble, oubliée subitement, l’occasion de mélanger tout ce petit monde.

Il suffisait d’être assez grand. Il suffisait d’être assez entraîné.

Des murs, il y en a encore. Trop. Les plus dangereux ont même été suffisamment fourbes pour se rendre invisibles et être bâtis dans les esprits trop étriqués. On délimite des frontières, on enferme, on divise, on cloisonne. On les remarque à peine certes, mais on sait qu’ils sont partout. On a pourtant lu dans les livres d’Histoire les ravages et la laideur de ces murs-là. Bien trop hauts, bien trop massifs, bien trop droits. Mais, l’air de rien, nous aussi, nous feindrons de remarquer quand la fissure apparaîtra. Et même que l’on fera si mal semblant qu’on grattera toujours plus fort pour s’immiscer dans les interstices fragiles et envoyer valser les dangers érigés.

Le mur nous a fait oublier nos amis de l’autre côté.

Frédéric Maupomé et Stéphane Sénégas déclinent une magnifique idée déjà joliment matérialisée dans leur album La Ligne qui avait été un coup de cœur face à l’émouvante sobriété de ces pages-là. Leur ligne s’étoffe et prend ici du relief pour devenir un mur de brique bien rouge et dangereux qui réveille en nous des relents bien puants d’Histoire dont on se passerait aisément. Les petits personnages de Sénégas ont beau avoir un bec et des petites pattes griffues, il n’en demeure pas moins que l’anthropomorphisme se montrera des plus efficaces pour laisser les esprits éclairés faire les parallèles de circonstance.

Le message de cette fable de cour d’école est ainsi très clair et les niveaux de lecture le diffuseront à tout âge. Rien n’est immuable et la veille doit être quotidienne. Car une petite trace de rien peut vite prendre des proportions qui nous dépassent. Ne jamais baisser la garde, rester attentif, vigilant, oublier les œillères confortables et ne pas détourner le regard face aux prémices de projets qui pourraient vite s’emparer de nos libertés avant même qu’on ait l’occasion de le remarquer.

  • Maupomé, sa Sixtine et ses SuperS qu’on se plaît toujours à retrouver au milieu des livres.
  • Sénégas, d’Anuki à La Ligne. (Avec m’sieur Maupomé à ses côtés!)
On l’a à peine remarqué
Texte de Frédéric Maupomé, illustré par Stéphane Sénégas
Éditions Frimousse
ISBN
: 978235243950
15€ /  46 pages / Mai 2019
Littérature jeunesse (qui parle aussi à la vieillesse.)

14 réflexions au sujet de « On l’a à peine remarqué – Frédéric Maupomé & Stéphane Sénégas »

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