Et mon coeur fait boum·L'Art du Roman·Lire l'ailleurs.

Rafael, derniers jours – Gregory Mcdonald

À Morgantown, les gens n’avaient pas vraiment peur de la police. Les tribunaux savaient que les amendes ne seraient jamais payées, qu’ils ne pouvaient pas rendre le permis de conduire qu’ils n’avaient jamais passé, et qu’aller en prison était l’occasion de se laver, d’enfiler des fringues propres et de manger tous les jours. Hormis pour des tapages ou ivresse sur la voie publique à Big Dry Lake qu’ils ne pouvaient feindre d’ignorer, les flics laissaient la population de Morgantown plutôt en paix.

L’enveloppe est alléchante. Trente mille dollars, voilà de quoi redonner espoir et mettre autant de baume au cœur que de beurre dans les épinards. Le deal a de quoi être à la hauteur du sacrifice. Et puis, quel est le prix d’une vie quand on se sent vaurien? À l’instar du Faust de Goethe, Rafael conclut un pacte avec le diable. Mais ce n’est pas son âme qu’il lui cède en signant son contrat sur un coin de table. C’est son corps qu’il monnaie, précieux butin pour le film dont il sera le héros. Un tournage effroyable dont il ne sortira pas vivant. Et il faut bien admettre que le casting de ce cinéma sensationnel et sordide sait appâter le client désœuvré et lorsqu’un élu pointe le bout de son nez, on le bichonne sachant qu’il n’y aura qu’une seul prise.

Il sentait maintenant qu’il contrôlait enfin sa vie, et même sa propre mort. Il en éprouvait un immense soulagement.

Un avertissement au lecteur ouvre le roman. Et l’on sent, dès lors, poindre chez Gregory Mcdonald le sens aiguisé du récit et l’art de s’emparer de la curiosité du lecteur. Une fois ces lignes lues, une première attente – malsaine – naît. Chaque chapitre, représenté par une lettre de l’alphabet, fonctionnera ensuite comme un décompte annoncé sans fard par le titre. Ce sont véritablement les derniers jours de Rafael que nous suivrons, en marchant à ses côtés sans jamais perdre une miette de ses errances. Nous saurons ce que tous ses proches ignoreront et serons aux premières loges d’un théâtre de la désolation puisque pour écrire ce roman, l’auteur trempe sa plume dans l’Amérique des misérables.

– Ici, tout le monde boit. On est tous des alcoolos.
– Les gens boivent selon leurs moyens. Ils boivent ce qu’ils peuvent trouver, chaque fois qu’ils en ont l’occasion. On trouve toujours le temps.

Rafael, derniers jours est un policier qui n’en est pas un. En revanche, sa noirceur profonde vous plonge dans une Amérique qui vampirise les âmes des écorchés où ce qu’il reste de dignité humaine se monnaie sans scrupule ni sens moral. La violence sociale y est palpable, et l’on se heurte de plein fouet à l’infini désarroi de ces marginaux qu’on préfère abandonner ou feindre de ne pas voir… Lire ces pages, c’est accepter d’ouvrir les yeux sur ceux que l’on évite trop souvent en détournant le regard. C’est aussi se confronter, fébriles, à un cynisme et une cruauté implacables qui dépassent l’entendement. Un coup de cœur glaçant et déstabilisant pour une lecture éprouvante qui donne à voir un des mille visages de ce rêve américain qui ici a tout d’un diabolique cauchemar.

Seigneur…je vais finir salement plus amoché que Toi.

Un roman ayant donné lieu à une adaptation cinématographique: The Brave (avec Johnny Depp et Marlon Brando)

BO des pages tournées: DarknessLeonard Cohen

Rafael, derniers jours de Gregory Mcdonald
Traduit de l’anglais USA par Jean-François MERLE
Éditions 10/18
ISBN:
978-2-264-05059-5
7,10€ / 192 pages / 2009

Littérature américaine

11 réflexions au sujet de « Rafael, derniers jours – Gregory Mcdonald »

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