Et mon coeur fait boum·L'Art du Roman·Les classiques c'est fantastique

La Joie de vivre – Émile Zola

La mer était encore là, elle serait toujours là, comme une chose à elle. Lentement, d’un regard, elle semblait en prendre possession.

Pauline, fille de Lisa Quenu, commerçante du quartier des Halles (ndlr: Le Ventre de Paris) a à peine dix ans quand elle descend de la voiture qui la conduit loin de Paris et arrive dans le petit village de Bonneville où grouille la misérable marmaille des familles de pêcheurs. Quand tant de héros zoliens viennent conquérir la capitale, celle-ci s’en éloigne malgré elle, n’ayant plus ses parents pour l’éduquer. Elle vivra désormais sous la tutelle des Chanteau, cousins des Quenu. Dès les premiers jours passés dans sa nouvelle maison, tout porte à croire que la vie sera paisible. Pauline est une enfant aimante et joyeuse et elle s’acclimate à ces lieux qu’elle n’aurait jamais dû connaître. Les jours y sont doux en compagnie de son cousin Lazare – le fils des Chanteau – et les dix ans qui les séparent n’entravent en rien la complicité immédiate qui naît entre eux. Ainsi passent les années sous l’œil attentif du couple qui assure son bien-être, assisté de Véronique, leur domestique qui verra longtemps d’un mauvais œil l’arrivée de cette enfant.

Pauline écoutait, plus pâle, en proie à une lutte intérieure. Il y avait en elle une hérédité d’avarice, l’amour de Quenu et de Lisa pour la grosse monnaie de leur comptoir, toute une première éducation reçue autrefois dans la boutique de charcuterie, le respect de l’argent, la peur d’en manquer, un inconnu honteux, une vilenie secrète qui s’éveillait au fond de son bon cœur.

Dans ses maigres bagages, Pauline est néanmoins arrivée avec des titres d’une valeur de cent cinquante mille francs. Une petite fortune qui fera vite tourner la tête de Madame Chanteau qui considèrera assez vite sa protégée comme une petite poule aux œufs d’or. Et quelle aubaine, quand elle prendra conscience que les deux enfants pourraient s’aimer autrement que comme un frère et une sœur

Je vous aime tant, pourquoi en aimez-vous d’autres ?

L’argent arrive dans cette maison comme un personnage à part entière. Indissociable de Pauline, il sera tour à tour une bénédiction, un secours précieux, un objet de désir, de fascination et de discorde. Il entretiendra sans trop attendre le confort précaire de la maisonnée, alimentera les envies les plus folles du vampirique Lazare, ne manquant pas d’idées pour investir dans des projets qui se révèleront de cuisants échecs.

Bien évidemment, la source n’est pas intarissable et le crissement sec du tiroir qui renferme le butin résonnera de plus en plus souvent dans la chambre au vieux plancher. Avarice, jalousies, mauvaise foi, rancœurs ingrates, calculs intéressés, triangle amoureux et coups bas viendront s’ajouter à cette vie tristement ordinaire en bord de mer.

Sans chercher à consoler Lazare, elle eut un geste découragé car elle se sentait inutile et impuissante. L’ennui était au fond des tristesses de Lazare, un ennui lourd, continu, qui sortait de tout comme l’eau trouble d’une source empoisonnée.

La Joie de vivre ou l’art zolien de jouer sans complexe avec l’ironie. Roman de la dévoration sous toutes ses formes, ce titre n’épargne aucunement ses protagonistes. Bonneville, ce village rongé par la houle, le vent et le sel, préfigure à lui seul le destin des héros. Quand la mer dévore la côte et les maisons fragiles du peuple, elle trouve derrière la porte des Chanteau un miroir de ce monde en perdition… Il y renvoie l’image des passions contenues qui consument et démolissent les êtres, il y reflète une vie de famille qui s’empare avec la violence des envieux toutes les économies d’une femme trop honnête pour comprendre ce qui se joue.

C’était donc cela mourir? C’était ce plus jamais, ces bras tremblants refermés sur une ombre qui ne laissait d’elle qu’un regret épouvanté.

Le douzième volet du cycle des Rougon-Macquart est un roman sombre et cruel. Zola y esquisse des personnages dépassés par leur nature, leurs névroses et leurs vices et y dessine le singulier touchant et pathétique de Pauline Quenu. Figure sacrificielle par excellence, elle vient se perdre dans un milieu qui n’est pas le sien et qui va l’engloutir sans le moindre scrupule. Fidèle à ses principes, elle incarne la bonté qu’on malmène, l’amour qu’on sacrifie sur l’autel des intérêts, l’abnégation au-delà de tout, prête à tolérer le pire et à offrir le pardon à l’inexcusable. Elle met sa vie au service du bonheur des gens, faisant de ce dernier l’ultime condition de son rapport aux autres. Et pendant qu’à l’extérieur, les falaises s’effritent, cette précieuse joie de vivre se réduira comme peau de chagrin, à l’instar ce petit monde en perdition qui s’agite autour d’elle.

Oui, si vous êtes heureuse… Allez, le malheur s’achète aussi bien cher quelquefois.

BO des pages tournées: Eaux sombres – Emily Loizeau

C’est le premier rendez-vous Les Classiques c’est fantastiques ! que nous organisons avec Fanny.

Émile Zola
E.Ridgway

Elles avaient aussi rendez-vous avec Zola, quel titre ont-elles choisi de partager?

Fanny / Natiora  / Paolina / Stephie  / Karine / Maghily / Alice

Et vous quel est LE Zola que vous préférez?

La Joie de vivre – Émile Zola
Éditions Gallimard – Collection Folio
ISBN: 9782070359400
12e Tome des Rougon-Macquart
Les Classiques c’est fantastique.

Le mois prochain, le classique sera à choisir du côté de la littérature anglaise ou américaine. Si vous nous rejoignez, gardez votre titre secret d’ici là, nous les découvrirons la dernière semaine de mai lors de la publication de nos billets respectifs le dernier lundi du mois. Je recenserai vos liens dans le billet de mai.

 

Avril: on a une relation comme ça Émile Zola & moi

17 réflexions au sujet de « La Joie de vivre – Émile Zola »

  1. Ta chronique m’emporte littéralement. Ça y est, j’ai envie de me faire une cure de Zola 😉
    Mon préféré reste Germinal, découvert en extrait en fin de primaire et je m’en souviens encore… puis lu plus tard.
    Pour mes prochains rdv avec les Rougon-Macquart, je pense au Ventre de Paris, La Curée ou La Bête humaine.

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  2. Ok j’essaie de remettre en place les pièces du puzzle… je vais devoir étudier leur arbre généalogique 🙂

    Ce titre est si beau mais quand on « connait » Zola on se doute qu’il y a anguille sous roche.
    T’étonneras-tu si je le rajoute à ma (très) longue liste d’envies?

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    1. C’est justement ce que je souligne dans l’article. Quoi qu’en y pensant bien, c’est ce besoin d’apporter aux autres de la joie « à tout prix » qui porte le personnage de Pauline tout au long du roman. Je te le conseille, vivement. Pauline est une sacrée héroïne dans l’ombre de personnages féminins plus connus des lecteurs. J’avais eu la même sensation avec la Clorinde très étonnante dans Son Excellence E.Rougon.

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  3. Quel beau logo ! ❤
    J'ai la chance d'adorer ce que j'ai lu de Zola et de méconnaître une bonne partie de la saga des Rougon-Macquart, comme cette Joie de Vivre. Et ce que tu en dis m'emballe totalement, mais comment en douter ? Je me réjouis par avance des découvertes qui m'attendent…

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  4. C’est marrant parce qu’il y a quelques semaines, je me suis dit que je reviendrais bien à Zola, comme régulièrement, et notamment avec ce titre-là que j’ai mis de côté sur ma table de nuit… et puis finalement, j’ai opté pour d’autres lectures depuis. Mais il reste dans un coin de ma chambre et il ne devrait pas trop trop tarder. Je ne savais même pas de quoi il parlait ! Je pensais qu’on était en milieu rural comme La Terre. N’importe quoi ! J’espère qu’il me plaira autant qu’à toi quand son moment sera venu !

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