Et mon coeur fait boum·L'Art du Roman·Les classiques c'est fantastique

Au Bonheur des dames – Émile Zola

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Deux figures allégoriques, deux femmes riantes, la gorge nue et renversées, déroulaient l’enseigne : Au Bonheur des Dames.

Quand Denise Baudu arrive de sa petite province à Paris, avec peu d’argent en poche et ses deux frères rivés à ses deux bras, elle ne trouve pas l’accueil escompté chez l’oncle qui jadis, l’avait assurée de sa protection si elle les rejoignait à la capitale. Monsieur Baudu, propriétaire du Vieil Elbeuf est plutôt chafouin: les affaires autrefois florissantes semblent sur le déclin et le coupable se situe sur le trottoir d’en face. Fière, orgueilleuse et insolente, la boutique Au Bonheur des dames cause le malheur de ce petit commerce trop sombre et moisi pour attirer la fine fleur de la clientèle parisienne. La rage et la rancœur au ventre, il sera le témoin aigri de l’émergence d’un commerce qui le dépasse et l’engloutira dans une lente agonie. Quelle ne sera pas sa colère, quand sa nièce, fascinée par la beauté de la boutique, entrera au service de ce patron dont le nom affole le Tout-Paris.

Après la mort de Mme Hédouin, il avait juré de ne pas se remarier, tenant d’une femme sa première chance, résolu désormais à tirer sa fortune de toutes les femmes.

Octave Mouret, jeune veuf et heureux héritier de la fortune de madame Hédouin, a fait de sa petite boutique une machine commerciale puissante, aux multiples pouvoirs. Entrer Au Bonheur des dames, c’est se laisser ensorceler par le charme enivrant des lieux, c’est se sentir saisi d’une fièvre acheteuse, c’est céder à la tentation de caresser les étoffes et les tissus qui deviendront manteaux ou robes pour femmes du monde, c’est se prendre au jeu d’une séduction qui vous grise comme le plus fabuleux des alcools. C’est acheter, pour exister.

Moi, je suis un passionné, je ne prends pas la vie tranquillement, c’est ce qui m’y intéresse peut-être. […] Vois-tu, c’est de vouloir et d’agir, c’est de créer enfin… Tu as une idée, tu te bats pour elle, tu l’enfonces à coups de marteau dans la tête des gens, tu la vois grandir et triompher… Ah ! oui, mon vieux, je m’amuse !

Dans ce roman et comme souvent chez Zola, deux mondes cohabitent, se toisent. Dans ce combat perdu d’avance pour « les petits », un monde s’éteint, entraînant avec lui le malheur qui l’étouffe et emportant sans vergogne, tel un jeu de domino, ceux qui s’accrochent encore à l’idée que la modernité et le progrès n’auront pas leur peau. Face à Mouret et ses surenchères immobilières, nul ne peut lutter puisque presque rien ne semble lui résister.

Mouret avait l’unique passion de vaincre la femme. Il la voulait reine dans sa maison, il lui avait bâti ce temple, pour l’y tenir à sa merci. C’était toute sa tactique, la griser d’attentions galantes et trafiquer de ses désirs, exploiter sa fièvre.

Au cœur de cette machine de guerre et de séduction, Denise a tout d’une sacrifiée. Pudique et fragile, elle subira de plein fouet cette lutte et cette confrontation sans merci puisqu’elle se trouvera constamment tiraillée entre ses origines populaires et son attirance pour les Grands de ce monde. Incarnation de la retenue suprême au milieu d’un microcosme qui n’est qu’excès et frivolité, il lui faudra trouver en elle une force incommensurable pour tirer son épingle d’un jeu où la mesquinerie et les coups bas s’enveloppent de luxe et de faux-semblants.

Crever pour crever, je préfère crever de passion que de crever d’ennui!

Quatre ans après ma lecture de Pot-Bouille, autant dire que ces retrouvailles zoliennes ont indéniablement tenu leur promesse. Émile Zola dépeint une fois de plus avec un génie, une langue et un sens de la dramatisation qui n’appartiennent qu’à lui l’effervescence folle de la spéculation immobilière et de l’émergence des grands magasins qui écrasent avec fracas les petits commerces. Sa plume n’épargne personne, pointant du doigt les cupides et les corrompus, ridiculisant les précieuses, creusant les tombes des doux rêveurs trop fiers, naïfs ou nostalgiques pour se frayer une place au sein de cette machine infernale. Liant habillement les intrigues commerciales et amoureuses, Zola assemble ses pages comme on tisserait les plus prestigieuses étoffes et nous propulse dans un Paris mouvant qui ne cesse de croître et de donner le vertige avec passion et violence.

Il ne comprenait toujours pas le triomphe du Bonheur des Dames, mais il avouait la défaite de l’ancien commerce.

Ironie du sort, cycle vicieux et éternel recommencement, comment ne pas faire le lien aujourd’hui avec ce monstre d’Am*z** et les grands centres commerciaux en périphérie des villes qui menacent et prennent à la gorge, les boutiques qui survivent difficilement au cœur de nos villes?
Un roman des Rougon Macquart qui vient rejoindre le Panthéon de mes classiques adorés auprès de l’immense L’Assommoir qui m’avait tant fascinée.

Elles se vengeront… Il y en aura une qui vengera les autres, c’est fatal.

Et pour les amoureux d’Émile, immersion dans l’envers du décor avec la BD Les Zola – Dargaud

BO des pages tournées : Goûts de luxe – Lili Ster

Au Bonheur des dames – Émile Zola

Éditions Gallimard – Collection Folio Classiques

EAN: 9782070409303

544 pages / 4,60€

Les classiques c’est fantastique!

32 réflexions au sujet de « Au Bonheur des dames – Émile Zola »

    1. Ta question n’a rien d’une bêtise, je crois qu’on se la pose tous quand on veut s’attaquer à Zola. Certains tomes sont vraiment liés (mais rien n’empêche de les lire de manière indépendante.) Je suis du genre un peu obsessionnelle et toquée et j’ai lu les Zola dans l’ordre en ce qui me concerne. J’avais besoin de ça, c’est un peu con et buté mais absolument assumé. Pour L’Assommoir, tu peux y aller sans problème. Il précède Nana et je trouve qu’il est bon de l’avoir lu avant Nana puisqu’il permet de mieux cerner les failles du personnage qui est la fille de Gervaise. Pour Au Bonheur, intimement lié à Pot-Bouille qui le précède, Zola fait un petit rappel habile au début du roman pour que les liens se fassent sans avoir lu le Pot-Bouille. Donc pour résumer, lance-toi dans l’Assommoir sans te soucier vraiment de l’ordre. (Conseil tout récemment prodigué à ma petite-soeur-adorée qui s’est remise à lire Zola avec Au Bonheur des dames !)

      Aimé par 1 personne

  1. Je n’en ai lu aucun … C’est pourtant un auteur qui me tente depuis longtemps. Je commencerai bien par celui-ci. Cela n’a rien à voir mais j’adore la couverture …

    Aimé par 1 personne

    1. (Oh que oui…) Mais j’ai appris à faire la part des choses. Les classiques appartiennent à une autre époque et sont nourris par des plumes qui ne sont plus. La langue évolue et la littérature avec elle. Le passage d’un classique à un contemporain (et inversement) demande un temps d’adaptation, et le rythme de lecture n’est pas le même pour moi. Mais j’arrive à trouver mon compte du côté des contemporains et me demande finalement si la comparaison ou le parallèle est vraiment possible. Ce sont deux moments de lecture très différents qu’il convient d’assouvir le plus régulièrement possible…

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