BD de la semaine·Neuvième art

L’ours est un écrivain comme les autres – Alain Kokor

Cette nuit-là un incendie faisait rage dans un vieux chalet. Les flammes indifférentes se nourrissaient maintenant des feuilles d’un manuscrit tout juste achevé.

La fumée épaisse le laisse sans voix, anéanti et conscient que son œuvre n’est plus. Face aux flammes voraces, les mots et les êtres de papier n’ont aucune chance de trouver leurs lecteurs. Le désarroi l’envahit et le repli morose semble être son unique point de chute. Il faudra du temps à Arthur Bramhall pour retrouver le goût d’écrire et de laisser courir son imagination. Un jour pourtant, les mots renaissent. Dépoussiérés des cendres du roman-fantôme. Naît alors le livre de l’après catastrophe. L’auteur échaudé craint l’eau froide et le voilà qui dissimule avec précaution son précieux manuscrit au pied d’un arbre, le temps d’une escapade en lisière de forêt. À son retour, il déterrera son trésor et le remettra entre les mains de ceux qui sauront révéler son génie littéraire au monde entier. Mais les espoirs ne sont que de courte durée et le comique de répétition s’invite dans ses projections les plus optimistes.

Une énorme patte velue se veut le trouble-fête le plus incongru qui soit. Un ours curieux et affamé s’empare alors, les griffes encore pleines de terre, du roman d’Arthur Bramhall et décide de quitter la forêt pour se rendre à New York afin de vendre son manuscrit au plus offrant. Sous le nom de Dan Flakes, il trouve un éditeur et le succès est immédiat, grandissant. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le voilà propulsé sous les projecteurs, admiré par les foules, adulé par le milieu littéraire qui le voit sans nul doute comme le digne héritier d’Hemingway.  Du côté d’Arthur Bramhall le choc est violent et l’on suit son désœuvrement au fil des jours qui passent et de sa barbe qui pousse. Quand l’un brille, l’autre s’éteint et ce sont ces vies parallèles et à contretemps qui se racontent planche après planche.

Professeur, romancier et j’ajouterai… grand dépressif. Vous me direz, l’un ne va pas sans l’autre.

C’est une chose rare que de me lancer dans la lecture d’une adaptation littéraire sans avoir lu le roman dont elle s’inspire. Je retrouve ainsi le poétique Alain Kokor après une longue parenthèse qui me tenait éloignée de lui. Connu pour ses histoires qui, avouons-le, peuvent se montrer déroutantes et  nécessitent une certaine capacité d’abstraction, il nous entraîne ici dans un récit absurde qui plonge le lecteur au cœur des rouages du milieu éditorial, dépeignant avec humour et ironie, un monde journalistique grisé par les succès faciles qui accorde plus d’importance aux personnalités qu’à leur œuvre. Au milieu de cette agitation insensée, l’ours écrivain étonne, enthousiasme, et conquiert un public qui s’affole à chaque fois qu’il apparaît.

Il a une présence physique fantastique, une sorte de vitalité brute que seuls possèdent les grands aventuriers. Un homme d’action capable d’écrire sur l’amour… Les femmes vont l’adorer. Il faut capitaliser là-dessus.

Sous le trait de Kokor, deux mondes prennent joliment vie. Sous ses crayons charbonneux, la ville est belle, immense, à l’image de l’idée que l’on se fait de la « Grande Pomme » et de son si fascinant Brooklyn Bridge. Loin de l’effervescence urbaine, les terres ocres et arides entretiennent le décalage et le contraste et la forêt grouillante de feuillages tisse lentement le refuge des reclus, laissant au héros déchu une place qu’il ne s’attendait pas à trouver. L’humour est évidemment au rendez-vous, subtil, piquant, grinçant, qu’il soit glissé dans une posture, un geste, une expression ou semé au fil des bulles pour des échanges absolument savoureux.

À travers des planches qui optent pour une économie de couleurs et une palette bichromatique, l’on se délectera de cette Amérique si superficielle et excessive, affligeante de sottise, aveuglée par son insatiable appétit de gloire et de notoriété. On n’échappera pas à quelques envolées loufoques, moins convaincantes, mais indéniablement les rires sont au rendez-vous et la fable satirique d’une efficacité redoutable. Le personnage de l’ours vient ainsi enfoncer le clou pour souligner tout le ridicule de la situation et ce héros poilu rouleur de R et peu loquace excelle pour mettre en lumière – sans jamais en être réellement conscient – la vacuité, l’avidité et la bêtise de ceux qui le côtoient.

Allons, allons, Arthur, tout n’est pas perdu… Il vous reste l’imagination.

 

Les chroniques de bulleuses conquises : Mo / Noukette / Sabine / Brize

 

L’Ours est un écrivain comme les autres – Kokor

Librement adapté du roman de William Kotzwinkle

Éditions Futuropolis

128 p / 21€

ISBN: 9782754824262

BD de la semaine

Chez Noukette

 

31 réflexions au sujet de « L’ours est un écrivain comme les autres – Alain Kokor »

      1. Oh oui…! « Balade balade » est une merveille, mise entre mes mains par Mo qui sait de quoi elle parle, tu vas adorer ! Et cet ours là… conquise oui, il faut dire qu’il sait y faire 🙂 Des bises ma jolie confinée ❤

        Aimé par 1 personne

  1. Déjà repéré sur d’autres blogs lors de mercredis précedents, mais ce sera pour l’après-confinement (ma liste s’allonge dangereusement après chaque session de « BD de la semaine » !)

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s