Et mon coeur fait boum·L'Art du Roman

Né d’aucune femme – Franck Bouysse

Du haut de ses douze ans, Rachel connaissait suffisamment la vie pour s’imaginer l’absence, mais pas encore la perte.

Rose est de celle qu’on troque contre une bourse pleine d’une monnaie qui sonne l’heure de la trahison. Son père la cède à un homme et avec elle c’est une part de sa dignité qui s’en va. Suite à cette transaction peu scrupuleuse, elle arrive aux Forges, sur le domaine familial d’une vieille femme et de son fils. Elle y jouera le rôle de domestique pendant que sa famille devra vivre avec le poids de l’absence et de la culpabilité. L’ambiance n’est évidemment guère réjouissante là-bas. Seul Edmond fait figure d’exception dans ce paysage austère et morose. Très secret, peu bavard il éveille en elle une curiosité encore jamais éprouvée.

Auprès des maîtres, elle apprend la rigueur et le silence. Elle accomplit chacune de ses missions avec dévouement et abnégation mais très vite, la jeune femme qu’elle est peine à contenir le sentiment profond d’injustice qui la tourmente. L’asservissement quotidien lui fait lentement entrevoir les secrets les plus intimes de cette famille odieuse et cruelle. La voilà alors entraînée dans une vertigineuse descente aux enfers. De celle qui vous ronge et vous dévore et durant laquelle tout espoir de salut reste un vœu pieux.

En pensant à toutes les souffrances dont il était responsable, Onésime eut la certitude que la pire des choses n’était pas de mourir, mais de perdre toute raison de mourir.

J’ai découvert Franck Bouysse il y a quelques mois de cela avec son roman Grossir le ciel. Séduite par sa capacité à relater les destins d’écorchés vifs, j’ai voulu voir quel sort allait être réservé à cette héroïne d’une autre époque, emprisonnée dans une campagne isolée où l’on peut vendre les femmes qui ne sont pas en mesure de réaliser les travaux des hommes.

Une fois de plus, la narration et la plume vous emportent, dévoilant une nature humaine sordide et abjecte. L’avilissement de l’autre se fait règle de vie et bien que les enjeux et les ressorts soient différents, j’ai souvent pensé à l’atmosphère pesante et oppressante de la Servante écarlate de Margaret Atwood.

Le problème avec les choses qui vous font du bien, c’est que vous avez envie de les refaire, même et surtout quand vous savez plus être en mesure de les faire.

Toutefois, Né d’aucune femme n’est pas seulement l’histoire d’une héroïne sacrifiée, c’est un roman qui raconte les luttes de pouvoir constantes entre les oppresseurs et les opprimés, entre les nobles valeurs et les perfidies des infâmes. Si, comme pour ma précédente lecture, le récit m’a paru parfois légèrement cousu de fil blanc, j’ai pris un plaisir évident à lire cette histoire polyphonique qui donne une voix à chaque personnage pour mieux le lier au lecteur. De l’attachement à la répulsion, il restera suspendu à ces pages hypnotiquesl’écriture incisive et tranchante traduit un besoin impérieux de consigner sur le papier, l’emprise des monstres aux multiples visages.

Nous n’avons rien à espérer du passé. Ce sont les hommes seuls qui ont eu l’audace d’inventer le temps, d’en faire des cloisons pour leur vie. Pas un seul ne peut vivre assez longtemps pour se croire exister, pas un seul n’est en mesure de saisir la vie quand elle le traverse, et je suis trop lucide pour ne pas désespérer de n’y être jamais parvenu. Seul le passé nous travaille le corps. Il finit toujours par remonter à la surface, comme un bouchon en liège privé de lest.

Les chroniques de Fanny, Alex et Mes échappées livresques.

Franck Bouysse au milieu des livres : Grossir le ciel

Né d’aucune femme – Franck Bouysse

La Manufacture de livres

334 pages / 20.90€

10 janvier 2019

ISBN: 978-2-35887-271-3

31 réflexions au sujet de « Né d’aucune femme – Franck Bouysse »

    1. Emportée également. Vraiment. Je pinaille un peu parce qu’à chaque fois que je lis Bouysse (enfin c’était ma 2e expérience) je me rends compte que je prends un vrai grand plaisir de lecture mais que je devine assez vite les tenants et aboutissants de l’intrigue et ce qu’il adviendra des personnages. Je perds peut-être l’effet de surprise, mais je pense que le plaisir de l’écriture et de se laisser joliment conter une histoire intense prend le dessus. A lire absolument quoi qu’il en soit car Rose, Onésime, Edmond et le prêtre sont de magnifiques personnages…

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      1. C’est vrai que les personnages que tu nommes sont très forts et décrits de manière tres réaliste.

        J’avoue que je m’interdis ( oui oui) de deviner la fin/la chute ( que ce soit dans les livres ou films), je suis aveuglément l’auteur et je me laisse surprendre.
        Comme une enfant 😁.

        Grossir le ciel me tente beaucoup et je vois qu’il est sorti en poche.

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      2. (Il faudra que tu m’expliques comment tu parviens à t’interdire ça lors de notre prochain RDV. J’aimerais avoir ce « pouvoir » sur moi. C’est la même chose avec le cinéma…Tu dois être de la team des sorcières toi…^^)

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  1. On devine un peu mais pas très longtemps avant cela ne soit révélé… Oui, moi aussi, je me suis dit comme toi que c’était un peu « cousu de fil blanc » mais j’ai vite balayé cette impression, tellement j’ai été bouleversée, tellement j’ai été emportée, tellement j’ai aimé l’écriture… Je ne t’ai lu qu’en diagonale, mon billet devant être fignolé pour paraître en fin de semaine…

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  2. Mon premier Franck Bouysse et un grand coup de coeur…. Pourtant dans un genre que je ne fréquente pas beaucoup, le roman noir. Je me suis laissée embarquer, balader, bouleverser. Des personnages forts, une écriture poétique, jamais glauque, comme je le dis dans ma critique, une écriture qui allie douceur et force. Je l’ai vu hier à LGL et il y a également dans cet auteur l’alliance de ces deux caractéristiques…..;-)

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    1. Il mérite d’être défendu et qu’on parle de lui. Je ne te cache pas que je suis ravie de voir le bel accueil qui lui est réservé. Je ne le connaissais pas il y a encore quelques mois et ce deuxième titre lu me donne envie de continuer…

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  3. Je partage ton sentiment sur cette lecture. J’ai parfois ëté incrédule en me demandant comment Rose pouvait se laisser faire à ce point mais toujours l’écriture de l’auteur me portait plus loin et au final cela n’empêche pas d’apprécier sa lecture.

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