Neuvième art

Jolies ténèbres Kerascoët, Pommepuy & Vehlmann

« Ne t’inquiète pas. Je te promets qu’il ne t’arrivera plus rien de grave maintenant. Je fais de mon mieux pour que les choses redeviennent comme avant, tu me crois.« 

Quelques gouttes de pluie. Quelques gouttes de sang. Elle est allongée sur le sol et plus aucun souffle n’anime son petit corps fragile. La pluie devient torrentielle et cette enfant au corps de marbre n’a plus que l’herbe et le lierre comme dernier lit. En regardant de plus près, en dépassant l’immobilité glaçante de cette scène, nous découvrons qu’un tout petit monde s’affaire. De minuscules personnages investissent les lieux et le corps sans vie s’offre à cette nature en libérant de curieux locataires.

Passent les jours, les nuits, les saisons. La frêle silhouette n’a d’autre vocation que la décomposition. Et pendant que le temps opère avec lenteur, nous sommes les témoins d’une agitation qui nous dépasse et nous déstabilise sans vergogne. Ces petits êtres vont et viennent, jouent comme des enfants dans cette forêt devenue sanctuaire et antichambre de l’oubli: histoires de princes et de princesses, jalousies maladives, mauvais tours, exclusions blessantes, disputes violentes et blagues de mauvais goût. Ainsi s’écrit leur quotidien auprès de cette morte que personne ne recherche.

Je… Je suis un monstre… Je ne mérite pas de vivre avec vous.

Comme il était osé de se lancer dans un récit comme celui de Jolies Ténèbres. Comme il était osé de manipuler à ce point la beauté dans cette histoire où règnent le sordide et le macabre. L’album de Kerascoët et Vehlmann est sans conteste un titre qui fait naître en nous un malaise profond, teinté de dégoût et d’horreur. Sous un trait parfois naïf et tout à fait adapté aux douces histoires qui émerveillent les enfants, Kerascoët appâte et installe les lecteurs dans un univers qui pourrait être celui des contes. Une jolie blonde amoureuse, un prince charmant, des petits animaux à poils ou à plumes… On songe évidemment à l’Alice de Carroll ou aux Lilliputiens de Swift mais l’on explore ici une facette de l’humanité bien plus noire et impitoyable. Tout ce monde imaginaire fuit ainsi lentement le corps de l’enfant qui gît dans une nature insolemment belle et lumineuse et se livre des querelles intestines qui n’épargneront personne.

Maîtrisant à merveille l’art du paradoxe et de l’oxymore, les deux auteurs nous rendent captifs d’un récit inoubliable, troublant et sans concession. On s’en veut presque d’être conquis par l’élégance du trait, on se sent pris au piège d’un petit théâtre où la mort et la cruauté sont légion. Derrière la douceur et la candeur bouillonnent l’hystérie et la folie, sous les sourires délicats,  becs, dents et ongles sont prêts à bondir et à griffer… Un conte cruel aussi dérangeant que brillant qui n’est pas sans évoquer la sublime charogne baudelairienne

Le billet troublé de Noctenbule, conquis de Framboise, dégoûté et dubitatif de Mo, surpris de Violette.

Le site de la dessinatrice: Kerascoët

Dans ma sélection des livres qui font trembler

Jolies ténèbres Kerascoët, Pommepuy & Vehlmann

Éditions Dupuis

Mars 2009 – Réédité en novembre 2017

 96 pages

ISBN: 978-2800142388

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26 réflexions au sujet de « Jolies ténèbres Kerascoët, Pommepuy & Vehlmann »

  1. Un de mes albums préférés ! Je l’ai prêté plusieurs fois et certain(e)s me l’ont rendu dégoûtée, me demandant pourquoi j’avais voulu leur faire subir une lecture aussi éprouvante. Du coup maintenant je le garde rien que pour moi épicétou !

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