L'Art du Roman·Lire l'ailleurs.

La Servante écarlate – Margaret Atwood

Elle fera partie des précieuses, de celles qui doivent être préservées, enfermées dans un cocon qui a tout d’une terrifiante cage dorée. Defred est vêtue de rouge sang et ses longs cheveux sont dissimulés sous une coiffe aux ailes blanches qui réduisent son champ de vision. La voilà dévouée, chair et sang, à la tâche la plus utilitariste qui soit, la voilà choisie dans le but de donner la vie pour les Épouses stériles des grands Commandants de la République de Gilead. Un corps comme un incubateur, une femme réduite à son statut de mère porteuse qu’on lui demande d’accepter comme un noble privilège dans cette société qui condamne à l’exil ou à l’opprobre celles qui ne pourraient enfanter. Prise au piège dans un monde hiérarchisé à l’extrême et ravagé par des désastres écologiques, l’héroïne nous relate, dans un récit à la première personne la terrifiante mécanique routinière qui rythme désormais sa vie et soumet son corps… Arrachée à son passé, Defred ponctue son récit des souvenirs d’une vie qui n’est plus la sienne. Comme une respiration nécessaire dans un quotidien anxiogène, elle exhume les bribes d’une mémoire qu’elle ravive tel un espace de liberté intouchable… Une introspection salutaire.

 Notre fonction est la reproduction : nous ne sommes pas des concubines, des geishas ni des courtisanes. Rien en nous ne doit séduire, aucune latitude n’est autorisée pour que fleurissent des désirs secrets, nulle faveur particulière ne doit être extorquée par des cajoleries, ni de part ni d’autre ; l’amour ne doit trouver aucune prise. Nous sommes des utérus à deux pattes, un point c’est tout : vases sacrés, calices ambulants.

A force d’entendre parler de la série glaçante adaptée de ce roman, il me fallait tourner les pages du roman de Margaret Atwood qui a également profité de la campagne promotionnelle très médiatisée portée par Emma Watson qui a semé ce titre dans les rues de Paris. Cette dystopie s’inscrit assurément dans la lignée de grands noms comme Orwell et Huxley en déplaçant les enjeux politiques (bien qu’ils soient latents) vers des questionnements essentiellement religieux et moraux. Le corps féminin – jugé sain – n’existe que pour assurer la survie de l’espèce. Amour, désir, plaisir et sensualité appartiennent à un passé révolu. Et sans surprise, la sanction est lapidaire les rares fois où le corps et l’esprit réaffirment leur toute puissance.

Nous vivions comme d’habitude, en ignorant. Ignorer n’est pas la même chose que l’ignorance, il faut se donner la peine d’y arriver.

Sans nul doute, ce roman est captivant. La voix du personnage vous plonge immédiatement dans cet univers totalitaire glaçantle moindre des gestes est épié, interprété, jugé. Comme dans toute société reine de l’oppression et de la censure, les dissidents tentent de jouer les grains de sable pour mettre en péril cette organisation que rien ne semble pouvoir ébranler… Je ne crie pas au chef d’œuvre – puisque ce texte est souvent présenté ainsi – mais force est de constater que ce roman vous happe, que le malaise vous saisit et que cette projection troublante sur la condition des femmes ne peut laisser insensible et encore moins indifférent. Une œuvre à digérer qui soulève bien des questionnements et qui invite à prolonger, à approfondir, les réflexions qu’elle engendre…

Souvenez-vous que le pardon est aussi un pouvoir. Le mendier est un pouvoir, le refuser ou l’accorder est aussi un pouvoir, peut-être le plus grand de tous.

 

La Servante écarlate – Margaret Atwood

The Handmaid’s Tale

Traductrice : Sylviane Rue

Pavillons Poche – Robert Laffont

544 pages – 11€50

ISBN: 9782221203323

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29 réflexions au sujet de « La Servante écarlate – Margaret Atwood »

  1. Je ne regarde pas la série, mais ce livre, lu il y a quelque temps, m’a marquée. Je suis complètement d’accord avec toi sur le fait qu’il invite à un questionnement -malheureusement intemporel- sur la place accordée aux femmes dans nos sociétés.

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  2. J’ai terminé la série. J’attends avec beaucoup d’impatience la saison 2 ! (bien qu’a priori la saison 1 se termine comme le roman…)
    J’hésite à lire le livre maintenant. Pour « 13 reasons why » le livre était sensiblement identique à la série donc je me suis profondément ennuyée à le lire. Mais bon tant d’avis positifs sur le roman de Margaret Atwood attisent ma curiosité, je vais sans doute finir par le lire quand même…

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    1. Il y aura une saison 2? Curieux si la saison 1 s’achève comme dans le livre non ?
      J’avoue que ma priorité était de découvrir le roman avant la série, je fais rarement l’inverse…
      Quant à « 13 reasons why, » j’hésitais à la découvrir… Une amie a le livre, je verrai à l’occasion. Cela en vaut-il la peine?

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      1. Pour 13 reasons why, j’ai préféré la série plus sombre voire plus trash (certaines scènes n’existent pas dans le livre) et plus développée. Moi ça m’a scotchée, c’est rare que j’enchaîne aussi rapidement les épisodes…

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    1. J’avoue que si mon amoureux n’avait pas plongé le nez dans ce bouquin cet été (et s’il n’y avait pas eu tout cette médiatisation avec la série) ce titre n’aurait pas nécessairement croisé mon chemin… Heureux concours de circonstances… ^^ Je vais guetter ton avis qui viendra avec l’automne Dame qui lit…

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  3. Lu il y a une éternité dans le cadre de mes études, et en VO…. A l’époque j’avais été chamboulée par cette lecture, le début de mes amours avec Atwood dont j’ai lu pas mal de titres depuis (d’ailleurs son prochain m’attend 😉 )

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    1. C’est ma première fois avec Atwood et il n’est pas impossible que je me lance dans un autre de ses titres. (Si tu en as un à me conseiller ma Nouk, je suis preneuse !)
      Bonne lecture du nouvel opus !

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  4. Je le lis en ce moment, j’en suis à un peu plus de la moitié. J’aime bien mais je trouve que l’intrigue s’installe très lentement… C’est plutôt une description du monde tel qu’il est devenu. Je regarderai la série après ma lecture c’est certain. Pour ajouter mon grain de sel concernant « Treize raisons », j’ai préféré la série au livre ce qui est très, très rare.

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  5. Comme d’habitude j’adore lire tes ressentis sur les livres que tu lis, c’est toujours super délicat et super joli, superbement écrit. J’avais la Servante Ecarlate avant que ça ne devienne un phénomène, et je me souviens avoir été choquée, un peu angoissée, parce que ce qu’elle décrit pourrait très bien nous arriver. La femme est encore vue comme un objet dans la plupart des société bien qu’il y ait eu des progrès de faits.

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  6. Pour l’avoir étudié à l’université l’an dernier avant le gros buzz (et l’avoir adoré !), je fais partie de ceux qui pensent effectivement que c’est un chef-d’oeuvre. Surtout quand on connaît toutes les références bibliques ou à d’autres textes cachées quasiment toutes les pages !

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