68 premières fois·Et mon coeur fait boum·L'Art du Roman·Rentrée littéraire

Une Bouche sans personne – Gilles Marchand

J’ai un poème et une cicatrice. De ma lèvre inférieure jusqu’au tréfonds de ma chemise, il y a cette empreinte de l’histoire, cette marque indélébile que je peine à recouvrir de mon écharpe afin d’en épargner la vue à ceux qui croisent ma route. […] Voilà pour mon armoire à souvenirs.  J’ai pris soin de la cadenasser solidement afin de n’en rien laisser échapper. Mais les cadenas sont fragiles et il est impossible d’oublier une cicatrice lorsque celle-ci fait office de masque que l’on ne peut retirer.

Leur seule stabilité est leur solitude. Dans ce bar, point de chute qui les lie, attablés autour d’une bière ou d’un café, ils se retrouvent parce qu’ils aiment se laisser bercer par leur petite routine plaisante et rassurante. L’un masque comme il peut une cicatrice trop lourde à porter derrière une écharpe parfois difficile à ajuster. Sam vient partager une étrange correspondanceThomas avance comme il peut dans l’écriture de son roman. Il n’a pas fait le deuil des enfants qu’il n’a jamais eus. Lisa – d’autant plus belle qu’elle n’en a pas conscience – irradie le café où elle travaille et fait battre en silence le cœur de bien des hommes.

Chacun porte en lui des douleurs, des absents, des passés trop lourds à oublier. Chacun a trouvé sa parade pour se donner l’illusion que tout finira par aller mieux. Ensemble, ils se racontent, se dévoilent et oublient un peu leur pudeur. Le narrateur, caché sous son écharpe, sait qu’il va lui aussi, un jour, devoir livrer le récit douloureux de ce passé qui l’a conditionné à rester un homme plein de blessures. Et peut-être que pour cela, il commencera par évoquer ce grand-père qui lui est si cher. Une relation à l’image du roman, belle et folle, douloureuse et drôle, où le pouvoir de l’imaginaire amuse et grise, maquillant l’horreur quand il est trop compliqué de la voir resurgir.

Je me souviens que tu avais peu d’amis. Je me souviens que tu m’avais fait jurer de ne rien oublier mais de ne pas y accorder trop d’importance. Je me souviens que je n’avais pas trop compris cette phrase. Je me souviens que j’avais oublié cette promesse.

Voilà un roman qui vous entraîne dans une bulle foutraque et sensible et qui vous séduit par sa fantaisie absurde sans pour autant vous perdre dans sa folie douce… Constellé d’un humour subtil, ce titre nous emmène lentement dans les tréfonds les plus sombres de notre Histoire en s’offrant quelques détours et digressions… La plume de Gilles Marchand est pour cela d’une efficacité redoutable. Du léger au grave, le mélange des tons vous conduit jusqu’aux dernières lignes avec une habileté étonnante. Face à ces personnages aussi attachants que pathétiques une évidence s’impose: vouloir, à notre tour, nous immiscer dans ce récit et trouver notre place à côté des habitués de ce café pour y laisser traîner une oreille et nous laisser conter bien des histoires…

Il y a des gens qui écrivent des listes de courses, moi je fais des listes de vies.

Un premier roman plein de surprise à lire en écoutant Les Beatles, en fumant une cigarette et en buvant du vin, en se rappelant combien l’on aime les livres de Romain Gary et en songeant – avec ce qu’il faut de nostalgie – à cet exemplaire de La Conscience de Zeno qui a bien jauni et pris la poussière depuis qu’il ne traîne plus au fond du sac d’une étudiante en lettres…

Une chronique des 68 premières fois et d’autres liens vers ceux et celles qui les font vivre.

Une Bouche sans personne – Gilles Marchand

Éditions Aux Forges du Vulcain

 17€ – 282 pages

ISBN 9782373050134

26 Août 2016

 

 

 

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24 réflexions au sujet de « Une Bouche sans personne – Gilles Marchand »

  1. Premier roman, pas tout à fait, si l’on considère celui qu’il a écrit en collaboration avec Eric Bonnargent, « Le roman de Bolaño », que je recommande très très chaudement, même pour les non amateurs de l’auteur chilien !!

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