Coup de théâtre !·Les classiques c'est fantastique·Lire l'ailleurs.

Une Maison de poupée – Henrik Ibsen

L’appartement est impeccable. Le domicile bien tenu. Les enfants sont élevés dans une bonne famille qui a l’art des bonnes manières et une bonne pour les tâches ménagères qui ne méritent pas d’être assumées par des mains douces, ignorant la dureté des corvées quotidiennes.

Nora a épousé Helmer. Helmer a épousé Nora. Ainsi va leur petite routine bien huilée. Nora joue à merveille le rôle qu’on lui donne: elle est la petite femme servile et lisse, souriante en société et attentionnée envers son époux qui apprécie cette dévotion maritale absolue. Nora est la petite chose d’Helmer et c’est en nappant d’amour et de bons sentiments son discours de bon père de famille responsable qu’il semble avoir offert une place singulière à sa femme.

NORA: Et il ne t’a rien laissé pour vivre?

KRISTINE: Pas même un chagrin ou un manque à combler.

Un matin, tout bascule pour une sombre histoire d’argent et de chantage. Nora prend  alors conscience de l’équilibre précaire sur lequel s’est construit son couple. Prise à la gorge par un engagement financier contracté quelques années auparavant, la voilà soumise à un maître chanteur peu scrupuleux qui espère profiter de la situation pour obtenir une meilleure place dans la banque où travaille Helmer.

La pièce d’Ibsen met en scène un quatuor d’acteurs liés par leurs intérêts communs dans un huis clos qui gagne en puissance au fil des actes. Les rôles secondaires viennent équilibrer avec beaucoup de justesse, de résignation et d’ironie, le jeu (et le destin) du duo principal et j’ai beaucoup aimé ce cinquième personnage, le docteur Rank, qui gravite autour d’eux et jouera à mon sens un rôle essentiel dans l’émancipation du personnage de Nora.

Pouvoir des apparences, conventions sociales, valse des mensonges et des faux-semblants, Une maison de poupée joue la carte de la satire sociale dans cette sphère ridicule des petits bourgeois pour devenir une œuvre des plus subversives pour l’époque. Elle pose un regard amer et piquant sur la condition féminine pour mieux servir la volonté discrète de l’héroïne de refuser ce statut qu’on lui impose. Cette pièce est indéniablement l’histoire d’un cheminement, d’une renaissance, d’un choc radical (et absolument irréversible.)

Allons, tout est fini, il le faut. Il ne s’agit plus de bonheur désormais, il s’agit seulement de sauver les restes, les débris, les apparences.

Si l’acte I m’a peu convaincue, j’ai fini par trouver ma place dans cet appartement au milieu de ces hommes et ces femmes qui tentent désespérément d’exister. Progressivement, l’intrigue prend tout son sens et les héros, pions de cette tragédie du couple, de ce drame social doivent se résoudre à faire face à la vérité qui dérange. Un discours particulièrement audacieux pour une époque qui étouffait l’individualité des femmes, dans une société où elles n’étaient qu’accessoires, réduites à un  vulgaire faire-valoir conjugal. Un texte à la force insoupçonnée qui dit combien la voix de Nora porte en elle le germe de bien des combats féministes encore à mener.

Une première chronique aux tonalités nordiques pour mon Tour du monde littéraire qui marque aussi mon entrée dans le rendez-vous Un classique par mois du Professeur Platypus.

Une Maison de poupée – Ibsen (Théâtre)- 1879

Traduction : Eloi RECOING

Acte sud – Babel

6€70 – 160 pages

Juin 2016

ISBN:978-2-330-06589-8

58dfa3a9b421678fef57597b2acd7312
Tour du monde littéraire.

Enregistrer

Enregistrer

Publicités

40 réflexions au sujet de « Une Maison de poupée – Henrik Ibsen »

    1. Je t’avoue que je n’avais pas du tout croisé ce titre durant mes études de lettres. Et puis, il a suffi d’une chronique de blog pour me donner envie. Mais j’ai oublié le nom de la blogueuse chez qui j’ai repéré ce titre…^^
      Du coup, je ne compte pas en rester là avec Ibsen.

      Aimé par 1 personne

    1. J’en lis souvent pour dénicher des choses nouvelles pour mes trolls (qui ne lisent plus facilement Molière) et bien que je n’aille pas souvent vers ces écrits, je prends toujours beaucoup de plaisir à lire du théâtre.

      J'aime

  1. J’avais eu un peu de mal avec le traitement un peu caricatural des personnages… mais je n’avais pas regretté cette lecture, qui reste intéressante, replacée dans son contexte (les prises de position de l’auteur sont avant-gardistes, pour l’époque. Savais-tu que cette pièce est inscrite au Ptrimoine mondial de l’Unesco ?

    J'aime

    1. L’aspect caricatural est aussi une tradition théâtrale quelque part… Je te comprends toutefois et te rejoins sur la nécessité de lire cette pièce en la replaçant dans son contexte. A partir de ce moment-là, on peut lui reconnaître une certaine audace…
      Quant au classement à l’UNESCO, tu me l’apprends !!

      J'aime

    1. Je vais essayer d’en dire un peu plus en restant évasive pour éviter de spoiler un peu trop. (Lecteurs trop curieux, attention s’abstenir…) En vrac :
      Il a – à mon sens – un rôle pivot au milieu des binômes Kristine /Krogstad et Helmer / Nora et son évolution me paraît être intimement liée à celle de Nora. Il est à l’origine de beaucoup de moments-clés dans la pièce.
      Il se libère d’abord par son aveu et provoque lentement la prise de conscience de Nora qui refusera quant à elle de se condamner dans sa prison dorée. Il me semble être comme une figure de « double masculin » de Nora, un double un peu fantomatique gravitant entre elle et son époux.
      Les deux personnages sont chacun à leur manière condamnés et incarnent ensemble le dilemme tragique de l’œuvre. L’un endosse le costume tragique, ne pouvant échapper à son destin quand l’autre peut affirmer son choix et prendre véritablement son destin en main. Nora est une sorte d’écho positif, plus lumineux du personnage de Rank.
      Alors que Rank accepte sa situation et se résigne (il n’a pas le choix me diras-tu), il s’offre un sursaut de vie lors du « bal ». Le même soir, Nora trouve sa petite carte de visite-révélation. Cet événement déclenche alors quelque chose en elle et provoque à mes yeux un véritable retournement de situation dans l’histoire. (Plus que le discours –angoissé-de-goujat -maladroit d’Helmer finalement…)
      Tout au long de la pièce, ses actes, ses choix et ses propos font de lui un être qui très (in)consciemment tire dans l’ombre les ficelles vers le dénouement.
      Je ne sais pas si je suis claire, je développe en vitesse et peut-être un peu confusément. Prends ce que tu voudras y prendre. ^^

      J'aime

  2. Hello Moka, c’est marrant car cette pièce fait partie des 3 au programme cette année avec mes élèves, du coup je travaille dessus toute l’année ! Elle est très intéressante et riche, si tu peux je te conseille vivement la mise en scène de Braunschweig qui montre bien l’évolution de Nora.

    Aimé par 1 personne

      1. Superbe pièce, scandaleuse pour l’époque, avec un Ibsen toujours en avant. J’avais adoré la mise en scène de Braunschweig et j’aurais tant aimé voir celle de Thomas Ostermeier… mon préféré et pour ses mises en scènes déjantées ! (du coup je me permets de rebondir ici, j’espère que vous me pardonnerez ). Merci Mokamilla !

        Aimé par 1 personne

  3. J’avais étudié cette pièce avec un certain plaisir il y a quelques années. Je me souviens surtout que Nora mangeait des maccarons et aimait tisonner le feu, symbole de sa frustration sexuelle selon mon prof ^^

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s