Neuvième art

Catharsis – Luz

Un jour, le dessin m’a quitté. Le même jour qu’une poignée d’amis chers. A la seule différence qu’il est revenu, lui. Petit à petit. A la fois plus sombre et plus léger. Avec ce revenant, j’ai dialogué, pleuré, ri, hurlé, je me suis apaisé à mesure que le trait s’épurait. Tous deux, nous avons essayé de comprendre. Nous nous sommes dit, le dessin et moi que nous ne serions plus jamais les mêmes. Comme tant d’autres. Ce livre n’est pas un témoignage, encore moins un ouvrage de bande dessinée, mais l’histoire de retrouvailles entre deux amis qui ont failli un jour ne plus jamais se croiser.

Le 7 janvier est une date qui pique notre mémoire assassine. Le 7 janvier est un souvenir amer plein de désarroi. Ce soir-là, une foule d’Hommes, plus ou moins anonymes se rassemble, brandissant les cartons noirs et blancs et pleurant leur incompréhension face à une douleur rapidement devenue collective.

En signant Catharsis, Luz redonne à ce drame une dimension plus intime et griffonne la page en tailladant le papier blanc encore rempli de silences. Le trait est incroyablement vif, laissant évidemment sentir l’urgence de cracher la douleur, les cauchemars, les questions sans réponse, les absents omniprésents. A cela s’ajoute une autre sphère tout aussi intime, à savoir celle du couple qui doit surmonter cette épreuve en refusant de se soumettre à une autre sorte d’agonie sordide. L’encre et le sang et la fiente d’oiseau qui coulent se mêlent au foutre: le trait saisissant l’esprit dévasté s’arrondit pour laisser place aux corps qui soupirent et le dessin s’adoucit avant de se voir noyé sous l’eau trop salée.

Autre mélange au rendez-vous dans cet album, celui des tons. Luz donne dans la nuance et la diversité: blague potache, remarques cinglantes et cyniques, propos qui touchent et sonnent avec une douloureuse justesse (comme le dialogue fantasmé avec Charb ou les échanges souvent poignants avec celle qui partage sa vie et ses fantômes). Parfois, cela atteint la corde sensible sans pour autant jouer la carte de l’épanchement lacrymal sous cette plume qui sait terriblement bien figer la tristesse et le manque. La peine est masquée sous un rire aigre-doux, et nous filons doucement vers d’autres pages plus apaisées. Une fuite en avant qui pousse à dire la vie, encore, plus que tout et malgré tout.

J’ai eu envie de lire Catharsis dès sa sortie en sachant pertinemment que quelque chose dans cet album viendrait me parler, prendre par la main le mal-être ressenti à l’époque en le rappelant à moi puis en le rendant peut-être moins lourd à porter. Je crois que j’ai bien fait d’attendre avant de tourner ces pages de colère, d’incompréhension et d’amour. Il me fallait aussi, prendre mes distances avec la gifle du 7, laisser passer l’immédiateté du choc. Digérer pour ne pas lire ces planches les paupières encore lourdes de l’après Charlie.

Mais le cerveau ne fait pas le tri, il efface tout, y compris les petites libertés qu’on a réussi à conquérir.

C’est peut-être pour cela que j’ai finalement pu vraiment apprécier cet album, en étant particulièrement sensible au cheminement qu’implique une telle démarche. Dire que l’écriture libère me donne l’impression d’enfoncer une porte ouverte, mais ce travail introspectif de Luz va plus loin. Il abandonne ce qu’il peut de sa douleur et la laisse se distiller au cœur même de son trait convulsif en rappelant toutefois combien l’on peut saisir à bras le corps un peu de mieux au milieu du pire. Ce livre n’a rien d’une complainte, il est avant tout le récit d’un retour à l’essence même de ce qui constitue le dessinateur et qui l’avait pourtant subitement quitté. Le temps du coup de crayon perdu, puis retrouvé.

Les billets de Dionysos, Mo, Leil’, Yaneck et Yvan.

La chronique de Daniel Muraz, pour les Bulles picardes.

Catharsis – Luz

Éditions Futuropolis

Prix Nouvelle République 2015

Prix France Info BD actualité et reportage 2016

Mai 2015

126 pages / 14€50

ISBN: 9782754812757

 

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21 réflexions au sujet de « Catharsis – Luz »

    1. De l’humour il y en a. Venant de Luz le contraire aurait été surprenant. Et cet humour grinçant ou tendre vient véritablement adoucir la dureté du propos. Bonne-lecture-qui-viendra Célina. ^^

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  1. Je pense que tu as bien fait d’attendre avant d’ouvrir cet album. Pour ma part, je l’ai peut-être lu un peu trop tôt, et j’ai eu cette impression d’indécence, de voyeurisme. Certes, Luz reste pudique… mais tout de même, il m’a semblé voir un peu trop de choses de son quotidien.
    Il faudra certainement que je relise ce titre… un jour.
    Très belle chronique Moka 😉

    Aimé par 1 personne

    1. Je pense que l’ancrage dans ce quotidien va de soi dans un tel récit de l’après. Une manière de dire combien le malaise contamine tout. Du geste le plus anodin au monde plus intime. Mais j’entends bien ce rôle un peu singulier qu’il nous confère dans ces pages-là. Cela ne m’a pas spécialement posé de problèmes.

      Aimé par 1 personne

  2. Je pense que nous nous retrouvons pleinement sur cet album. C’est une petite merveille. Et graphiquement, une pure folie. Je te recommande chaudement O vous frères humains, qui vient juste de sortir chez Futuropolis.
    Luz y traite encore d’un sujet lourd qui l’a touché, mais il a plus de distance, et encore plus d’inventivité graphique.

    Sinon, voilà ma chronique à moi de Catharsis:
    https://chroniquesdelinvisible.wordpress.com/2015/12/02/catharsis-la-bd-de-la-semaine/

    Aimé par 1 personne

    1. Je l’ai feuilleté hier et il me tente beaucoup. Je lirai peut-être le Cohen avant. Pour ta chronique – que je viens de lire – je vois que nous avons été saisis avec la même force. J’ajoute ton lien de ce pas à mon billet.

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  3. Ta chronique est très belle ! Tu sais me donner envie et pourtant ce n’est pas une lecture vers laquelle j’irais spontanément, tu m’as bousculée juste ce qu’il faut et je pense que si je la vois la prochaine fois que je vais en librairie, je la prendrais ! 😉 Pas facile d’être un survivant…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup Asphodèle. Je pense en effet que ce n’est pas une lecture de tout repos. Mais c’est vraiment un bel album, perdu entre les pages impudiques et une douleur pudique. Un joli paradoxe.

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