Neuvième art

Un thé pour Yumiko Fumio Obata

Fumio Obata

L’effervescence londonienne. Des visages saisis d’un seul trait, une foule discrète d’anonymes qui se croisent devant des immeubles  à perte de vue. On entendrait presque le bruit des klaxons et des moteurs qui vrombissent, douce musique de la rue, cacophonie en sol mineur de la grande ville. Au cœur de ce bouillon citadin chemine la jolie Yumiko, une jeune japonaise qui a quitté son pays d’origine pour travailler ici en tant que graphiste. Plongée dans ses pensées, elle songe au chemin parcouru et dit, combien la route a été longue pour se sentir chez elle ici, pour s’accorder avec une autre culture dans cet ailleurs qui grouillait d’inconnus.

Désormais, c’est à Londres qu’elle se sent chez elle et c’est la main de Mark qu’elle tient en traversant la rue. Quelques planches plus tard, c’est aussi sur son épaule qu’elle pleure. Un coup de fil nippon la rappelle à ses origines. Son père n’est plus et elle doit faire ses bagages pour assister aux funérailles. Des années que le Japon est derrière elle et un nouveau choc avec l’ailleurs s’annonce.

L’effervescence nippone. Si l’avion a laissé place aux souvenirs et rêveries, Yumiko pose enfin les pieds sur sa terre natale. Un retour aux sources qui n’est pas sans la déstabiliser. Les retrouvailles avec la famille se font dans un contexte bien malheureux et les costumes noirs n’ont de cesse de rappeler l’absent. Les différents rituels d’adieu se mettent en place et c’est l’occasion pour elle de prendre réellement conscience des événements qui se jouent…

« Il faut savoir faire les bons choix. Parce que la vie a une durée limitée. Nous changeons tout le temps… De même que nos ambitions, nos désirs et nos objectifs…L’important c’est de trouver quelque chose d’immuable en soi »

Ce récit d’un retour au pays se fait avec beaucoup de finesse et de délicatesse. Lentement, Yumiko affronte son passé et mène une réflexion introspective profonde sur la jeune fille qu’elle a laissée derrière elle. Au fil des souvenirs qui resurgissent, certains fantômes masqués viennent aussi l’interroger sur la femme qu’elle est devenue. Il ne faudra pas se laisser déstabiliser par la grande lenteur qui rythme le récit. Il faut au contraire se laisser porter par une narration dans les sphères de l’intime et les méandres d’un esprit toujours en quête de réponses à des questionnements intérieurs profonds. Véritable immersion dans la vie japonaise, ce joli récit se fait également témoin d’un monde ancré dans ses traditions, ses cérémonies. L’héroïne, désormais loin de cette vie-là voit d’un œil nouveau ce monde extrêmement codifié dans lequel elle ne se retrouve plus nécessairement… La voix maternelle (personnage que j’affectionne particulièrement) saura aussi apporter sa contribution à ce bilan encore plein de doutes que dresse Yumiko. Un voyage entre deux mondes, entre deux temporalités : un adieu au passé, un choix à faire face aux routes encore à tracer pour vivre l’après.

 » Les émotions, les sentiments qui s’étaient perdus en moi rejaillissent à présent lentement dans un cri. Ils retrouvent enfin leur voix. »

Au-delà de cette histoire, le Japon se voit sublimé par des aquarelles incroyablement réalisées. L’eau qui dilue la peinture offre une douceur d’une rare beauté aux dessins d’Obata. Il y a comme un goût de carnet de voyage entre les pages et cela ne fait qu’alimenter mes envies de Japon… Indéniablement, les qualités graphiques de cet album s’imposent au lecteur dès les premières planches et c’est un pinceau gracieux et élégant qui vous transporte à des milliers de kilomètres.

Les chroniques de Clarabel, Choco et Sido !

La bonne nouvelle : un auteur présent au 19e rendez-vous de la Bande dessinée d’Amiens !

Un thé pour Yumiko Fumio Obata

Gallimard, Bayou

ISBN : 9782070657704

160 pages /22€

TOP BD Yaneck  17/20
TOP BD Yaneck 17/20

Publicités

26 réflexions au sujet de « Un thé pour Yumiko Fumio Obata »

  1. Quel beau billet !
    J’ai vraiment aimé cette introspection, cette quête identitaire et cette légère incursion dans la culture japonaise que je connais si peu.
    La lenteur du récit ne m’a pas du tout déplu 🙂

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s