L'Art du Roman

Pas assez pour faire une femme Jeanne Benameur.

Challenge Benameur de Noukette.

« C’est en l’écoutant que ça a eu lieu […] C’est par sa voix par ses mots que c’est arrivé […] Au micro, il parlait de grève de lutte et moi j’ai eu l’image de ce garçon nu contre moi et je l’ai voulu« .

Mercredi, la lecture de Blankets me bouleversait. Il y a quelques jours de cela, une autre très belle histoire est venue me toucher en plein cœur… Rien de bien étonnant puisqu’il s’agit du dernier roman de Jeanne Benameur qui signe là encore un texte de toute beauté comme elle sait si bien les écrire  Nous plongeons dans les années 70, peu de  temps après les bouleversements politiques, sociaux et moraux qui ont pris une envergure capitale un certain mois de mai… La jeune Judith est en fac de lettres et va croiser la route du charismatique Alain, un jeune étudiant en philosophie [ndlr : Triple LOL ] La faculté est en pleine ébullition à cause des grèves étudiantes qui ont mis la vie du campus entre parenthèses et c’est lors d’une assemblée générale que la jeune femme remarque celui qui va changer sa vie.

 » Il me sourit et je fonds. Je tends la main vers son épaule. Toucher. Toucher. Je ne sais pas comment j’ai toute cette audace. Je ne peux pas parler mais toucher, oui. Avec lui oui, oui, oui, oui. Il sourit plus fort. Il me prend contre lui, il me serre. C’est tout ce que je veux. Et que ça ne s’arrête jamais. Je découvre je découvre. Je n’aurai jamais assez de temps pour découvrir. Ce que m’ouvre ce garçon est infini à l’intérieur de moi. Je n’en reviens pas. Je n’ai pas envie d’en revenir. Je voudrais juste rester avec lui, comme ça, toujours. On pourrait partir. Loin. On pourrait voyager, voir le monde. Avec lui, j’imagine que je pourrais tout ça. Et les gens et les paysages. « 

Il lui faudra peu de temps pour se rendre compte que ce garçon bouleversera son rapport aux gens, au monde, peu de temps pour comprendre qu’il (r)éveillera la femme qu’elle a toujours souhaité devenir. Emprisonnée dans un carcan familial particulièrement conservateur (Maman attend sagement Papa à la maison et se soumet chaque soir à la tyrannie de son époux) la jolie Judith va prendre du recul sur le milieu qui l’a vu naître et va oser affronter ce père. Pas à pas, entre fragilité et assurance, elle gagne ses instants de liberté et abandonne ses fantômes.

Les pages d’amour s’écrivent alors et vous happent. Jeanne Benameur a ce don presque magique de dire, de poser les mots justes sur cet amour naissant et grisant.  Judith découvre son corps, celui de l’être adoré, adulé, follement aimé. Elle s’initie à la philosophie et lit Arendt, fascinée par ces textes qui résonnent en elle. Quant à l’Homme, il s’enivre de cette littérature qu’elle aime tant. Chez eux, le bonheur tient aux corps qui exultent, à du vin bu à la bouteille (parce que le verre à pied est tellement désuet), à une tête posée sur le ventre de l’autre, à quelques mots, livres et caresses.

« Je suis heureuse qu’il choisisse des livres pour moi. Je m’accroupis près de lui pour les regarder. Je me dis qu’il est là, notre trésor commun : les livres ! Et à nouveau une bouffée de joie m’emporte. Alors je l’embrasse, juste au creux de l’épaule et il caresse mes cheveux. Ce moment-là est béni. Je veux me le rappeler toute ma vie. Nous sommes tous les deux devant les livres et nous cherchons notre liberté. Ensemble. Il y a dans la vie des moments où tout se rassemble à l’intérieur. On est entier comme jamais. On se sent à sa place. On est heureux. »

Vous l’aurez compris, Jeanne Benameur dit cet amour-là comme j’aurais aimé pouvoir l’écrire, avec ce qu’il faut de poésie et de douce simplicité pour suggérer la magie qui entoure ces deux êtres. Les amours naissantes ont bien des charmes… Et que dire de cette femme en devenir qui va grandir et prendre sa place dans une mouvance féministe qui force l’admiration. Oh la belle personne… Pour le reste, chaque mot me parle, résonne, pique, m’arrache larmes et sourires et dit ce qu’il faut parfois savoir coucher sur papier. Jeanne Benameur ou le pouvoir dévastateur de ces mots-là

« J’y ai tellement repensé depuis. Pourquoi il m’avait fait cet effet. Il commençait ses phrases comme si jamais il n’allait pouvoir arriver au bout. Sa voix avait des instants fragiles. Peut-être que les autres ne les percevaient pas. Mais moi si. J’entendais son souffle qui cherchait une issue entre deux phrases. Comme si j’étais à l’intérieur de son corps à lui. Je l’écoutais avec tout mon être. C’était quelque chose de tellement neuf, ce qui m’arrivait là. La sensation qu’une voix résonne en moi.  Le reste, les mots, c’était pour tout le monde. Mais la façon dont il les cherchait, les prononçait, ça je suis sûre qu’il n’y avait que moi qui entendais. Parce que c’était comme moi. Moi aussi je peux parler clair, je prends volontiers la parole en classe, je fais des exposés bien menés, je ne suis pas une fille timide. Pourtant je sais qu’au fond de moi, il y a du Silence, énorme, lourd. Je vis au-dessus, je marche au-dessus des eaux noires. Il faut que personne ne s’en rende compte. Lui aussi avait le silence dessous, le lac noir. […] Je l’ai laissé comme ça s’infiltrer tout doucement dans mon monde. Comment dire cela autrement. J’ai fait confiance à ce que je n’entendais pas dans ses mots.« 

« Je le voulais de toutes mes forces. Et elles étaient belles, mes forces.« 

Ce qu’en disent Leiloona, Jérôme, Noukette, Deuzenn, Laurie Lit, Un autre endroit

Pour vos oreilles : Rest of my life.

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42 réflexions au sujet de « Pas assez pour faire une femme Jeanne Benameur. »

  1. Vous avez un débit d’alimentation pour votre blog qui m’impressionne toujours, très chère Moka.
    « comme j’aurais aimé pouvoir l’écrire »: qu’attendez-vous, chère amie ?

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    1. Je trouve pourtant que je lis peu… Les romans me manquent et le boulot m’éloigne curieusement des classiques qui me sont chers.
      Pour le reste, j’écris, souvent. Mais ça se limitera à noircir quelques pages et n’ira guère plus loin mon cher Jules…
      Je vous embrasse.

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    1. Merci Sandrine, mais il y a un monde entre mes complaintes et états d’âmes que je griffonne ici et là et l’idée d’en faire réellement quelque chose.
      Et pour Jeanne, tu dois la lire. Impérativement.

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  2. je n’ai jamais lu Jeanne Benameur, pourtant c’est pas faute d’avoir lu tant d’enthousiasme sur la blogosphère pour ses livres…mais là, les passages que tu as choisis sont tellement beaux…je commencerai donc par celui-là, merci Camille 😉

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  3. Simplicité et poésie sont des mots parfaits pour parler de ce texte. La petite musique de Benameur me happe à chaque fois, inutile de tenter de lui résister, c’est tellement délicieux.

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  4. Wouaw! Quel billet magique! Je n’avais auparavant jamais eu envie de lire Jeanne Benameur, mais là je me le note et il fera partie prochainement de mes lectures! Merci pour cette belle critique…

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  5. Je croise Jeanne Benameur depuis des lustres sur les blogs que j’aime, mais je ne l’ai encore jamais vue (ni cherchée, il faut dire) en librairie. Je sens que je devrais rattraper cette erreur !

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